Méfiance et espoir face à la conférence de la diaspora haïtienne

Une centaine d’Haïtiens ont manifesté contre la tenue à Montréal de la Conférence internationale avec la diaspora, à laquelle participera notamment le premier ministre Gérard Latortue.
Photo: Jacques Nadeau Une centaine d’Haïtiens ont manifesté contre la tenue à Montréal de la Conférence internationale avec la diaspora, à laquelle participera notamment le premier ministre Gérard Latortue.

Que peut-on attendre de la Conférence internationale avec la diaspora haïtienne? C'est la question que certains se posaient alors que s'ouvrait hier soir dans le centre-ville de Montréal, dans la controverse et sous la neige, la conférence convoquée par Ottawa pour discuter de la reconstruction d'Haïti dans la foulée du renversement, fin février, de l'ancien président en exil Jean-Bertrand Aristide.

Opposés à la tenue de cette conférence, une centaine de manifestants pro-Aristide, réunis sous la bannière de la Coalition contre l'occupation d'Haïti, étaient hier soir à pied d'oeuvre devant le Centre Mont-Royal, rue Mansfield, où s'amorçait la réunion dont l'essentiel se déroule aujourd'hui en présence du premier ministre Paul Martin, du premier ministre haïtien du gouvernement de transition, Gérard Latortue, et d'importants acteurs politiques et civils haïtiens comme Evans Paul, ancien maire de Port-au-Prince et leader du parti de la Convention unité démocratique (KID), et André Apaid, l'homme d'affaires qui coordonne le «Groupe des 184» réunissant des organisations de la société civile.

La coalition contre l'occupation, qui comptait manifester de nouveau aujourd'hui, refuse de reconnaître la légitimité du gouvernement de transition haïtien et a appelé, en termes incendiaires, au boycottage de la venue à Montréal de «criminels notoires, comme Gérard Latortue et ses collabos venant d'Haïti». La coalition considère que M. Martin veut faire d'Haïti «un protectorat canadien» et que la conférence cherche «à confirmer l'occupation par les forces étrangères».

Chose certaine, la conférence sera le terrain des profondes tensions qui agitent Haïti et sa diaspora. Aux côtés de gens de l'opposition anti-Aristide comme Paul et Apaid, des membres de la Famille Lavalas — le parti du président déchu — doivent aussi être présents, notamment Leslie Voltaire, par ailleurs considéré comme un lavalassien modéré, ouvert à un certain dialogue avec le pouvoir de transition.

«Les organisateurs de la conférence ont été inclusifs», affirme le direction du Centre canadien d'étude et de coopération internationale (CECI), Michel Charette, qui assiste à la réunion. «Je m'attends à ce que la conférence soit dominée par des questions politiques, mais j'espère qu'on comprendra qu'à défaut d'un minimum de convergence, le pays va continuer à couler.»

La conférence de Montréal, à laquelle ont également été invités des Haïtiens vivant en France et aux États-Unis, a pour objectif d'encourager la diaspora à se mobiliser à brève échéance autour du Cadre de coopération intérimaire (CCI), un plan de reconstruction sur deux ans qui a le soutien des donateurs internationaux. Doit en outre être lancé au cours de la conférence un projet de «Premier Congrès mondial de la diaspora haïtienne».

Dans le monde, cette diaspora représente plus de 20 % de la population totale d'Haïti (ils sont 120 000 Haïtiens au Québec) et les sommes qu'elle renvoie chaque année dans l'île frôlent le milliard, ce qui est à peine inférieur aux fonds promis à Haïti par les pays donateurs en juillet dernier. M. Charette n'attend pas de miracle de la conférence de Montréal mais plaide qu'«un peu de synergie, notamment en matière d'investissements, pourrait avoir un gros impact».

La conférence soulève une certaine dose de perplexité parmi les ONG québécoises qui travaillent à Haïti. Si Marthe Lapierre, de Développement et Paix, trouve l'initiative intéressante, elle estime que d'autres urgences mériteraient qu'on s'y attaque: «On souhaiterait que le Canada intervienne de façon plus dynamique au chapitre de la sécurité interne et du désarmement.»

Suzanne Loiselle, directrice de l'Entraide missionnaire, a carrément refusé de se prêter à l'exercice, qu'elle juge avoir été organisé en catastrophe, «sans grande consultation auprès de la société civile haïtienne de l'intérieur et de l'extérieur». Elle estime qu'Ottawa se livre avant tout à une «opération de relations publiques». Aussi, dit-elle, la conférence risque de souffrir d'un problème de représentativité.