Derrière les machines à coudre

Dans la manufacture située sur la rue Saint-Denis, à l’angle du boulevard Rosemont, se déroule un véritable travail à la chaîne. Chaque opératrice de machine à coudre est responsable d’une petite étape de la fabrication de vestons haut de gamme.
Illustration: Aless MC Dans la manufacture située sur la rue Saint-Denis, à l’angle du boulevard Rosemont, se déroule un véritable travail à la chaîne. Chaque opératrice de machine à coudre est responsable d’une petite étape de la fabrication de vestons haut de gamme.

Livreurs pressés de l’ubérisation généralisée, dépeceurs de porcs de la malbouffe, professionnels surdiplômés de la culture et de l’éducation au rabais, ouvrières des sweatshops ou nouveaux prolétaires de la chaîne numérique délocalisée des services à la clientèle: cette série «​Les nouveaux prolétaires» trace le portrait d’un nouveau monde du travail exploité et précaire.

Depuis 24 ans, Chantal Bélanger pose des têtes de manches sur des vestons haut de gamme pour hommes. Comme son employeur montréalais, Empire Clothing, n’a pas accepté que Le Devoir visite l’usine en sa compagnie, l’opératrice de machine à coudre gesticule, assise dans la cuisine de sa petite maison de Saint-Hubert, pour expliquer la nature de sa tâche.

« Dans notre jargon, on appelle ça les “bananes”. Je couds ça à l’intérieur de la manche, ça fait que les épaules sont plus droites », indique l’imposante travailleuse de 63 ans aux cheveux courts, portant un t-shirt bleu poudre et de petites boucles d’oreilles.

Dans la manufacture située sur la rue Saint-Denis, à l’angle du boulevard Rosemont, se déroule un véritable travail à la chaîne. Chaque opératrice de machine à coudre est responsable d’une petite étape de la fabrication de vestons haut de gamme.

« Par exemple, la fille qui travaille sur la machine qui fait les poches, elle fait strictement les poches », dit celle qui est aussi représentante syndicale.

Depuis ses tout débuts dans cette entreprise, Mme Bélanger utilise sa force de caractère pour défendre le confort et le respect de ses collègues face aux patrons et aux contremaîtres.

« C’est un travail très dur, lance-t-elle sans détour. À mon poste, j’ai une presse qui dégage de la chaleur derrière moi et une autre devant, et il y a le soleil qui plombe l’après-midi par les fenêtres. C’est très chaud. L’été, on sort de la manufacture et on a le creux des coudes pleins de poussière, qui se dégage des tissus. Il y a beaucoup de bruit, aussi. »

C’est sans compter les nombreuses blessures causées par les mouvements répétitifs, que Mme Bélanger appelle les « bibittes » : tendinites, bursites, épicondylites… « Comme on est toujours un peu penchées, beaucoup d’opératrices de machine à coudre vont développer une bosse dans le haut du dos, qu’on appelle “la bosse de la couturière” », rapporte celle qui est aujourd’hui grand-mère.

Tout ça pour une paye à peine plus élevée que le salaire minimum. Avec 24 ans d’ancienneté et 46 ans de métier, Mme Bélanger gagne 16 $ l’heure pour créer des complets vendus pour plusieurs centaines de dollars. Le salaire médian pour une opératrice de machine à coudre, au Québec, était l’an dernier de 13,50 $, selon le site Guichet-Emplois du gouvernement du Canada, soit l’équivalent du salaire minimum.

« Beaucoup de personnes, dans mon usine, ont deux emplois. Le soir ou la fin de semaine, elles travaillent comme gardiennes de sécurité, dans l’entretien ménager ou dans un restaurant », souligne celle qui dit elle-même avoir un budget serré.

Un passé d’exploitation

Chantal et ses collègues sont en quelque sorte des survivantes de l’époque industrielle du début du XXe siècle, durant laquelle la confection de vêtements et le textile étaient au centre de l’économie montréalaise. Melanie Leavitt, administratrice à l’organisme Mémoire du Mile End, a exploré en détail cette histoire, notamment en raison de son lien familial avec la syndicaliste Léa Roback, qui a joué un rôle clé lors de la grève des couturières d’avril 1937.

« Leurs conditions de travail étaient misérables. Elles étaient entassées dans un environnement extrêmement chaud. Elles avaient jusqu’à de la difficulté à avoir la permission d’aller aux toilettes », raconte la passionnée d’histoire.

La mobilisation de plus de 5000 femmes membres de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), qui a duré environ trois semaines, leur a permis d’obtenir de meilleurs salaires et une réduction des heures travaillées, entre autres choses.

À l’époque, ce corps ouvrier était essentiellement constitué de Canadiennes-Françaises et d’immigrantes juives européennes. « Le parcours des ouvrières du vêtement est lié à l’histoire des communautés culturelles à Montréal. C’était le point d’entrée sur le marché du travail pour des vagues d’immigration successives, souligne Mme Leavitt. Non seulement c’étaient des femmes, mais elles étaient en majorité racisées. »

Dans les années 1970 et 1980, ces métiers étaient beaucoup occupés par des Québécoises, des Portugaises, des Italiennes et des Haïtiennes, raconte pour sa part Mme Bélanger. Et aujourd’hui ? « Sur environ 260 travailleurs, on est 10 Québécoises d’origine. Il y a beaucoup d’Asiatiques : Vietnamiennes, Chinoises… Quelques-unes viennent du Cambodge ou du Bangladesh », constate la travailleuse, ajoutant que la majorité d’entre elles n’ont pas beaucoup d’autres options pour mettre du beurre sur la table. Comme elle n’a pas terminé son secondaire, les possibilités d’emploi de Mme Bélanger sont aussi limitées.

Fermetures et délocalisation

Chantal Bélanger a été témoin du déclin de l’industrie de la fabrication de vêtements. Au moins cinq des entreprises pour lesquelles elle a travaillé depuis le milieu des années 1970 ont fermé leurs portes ou ont déménagé leur production en Asie, où la main-d’œuvre est meilleur marché.

Au milieu des années 1970, l’UIOVD comptait 22 000 membres, selon son héritier syndical, l’Union des employés de service, local 800 (UES 800). Aujourd’hui, la division des travailleurs du vêtement de l’UES 800 est constituée d’environ 4000 syndiqués.

« Sur la rue Chabanel, les gros édifices étaient pleins de manufactures. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus rien de tout ça », fait remarquer l’opératrice de machine à coudre.

C’est maintenant en Chine et au Bangladesh qu’on a déplacé les ateliers de misère, dénonce-t-elle. « On reproduit là-bas les mêmes conditions d’exploitation contre lesquelles nos arrière-grands-mères ont lutté très fort », se désole pour sa part Mme Leavitt.

Malgré tout, l’industrie québécoise du vêtement fait face à une pénurie de main-d’œuvre. Chez Empire Clothing, le vice-président de la production, Emanuele Gozzo, estime qu’il manque une trentaine d’opérateurs.

« On passe des annonces partout, entre autres dans des journaux ethniques. On offre de former les personnes même si elles n’ont pas d’expérience », indique M. Gozzo. Il affirme que l’entreprise doit refuser des contrats par manque de personnel.

Car, malgré la robotisation de certaines tâches, comme la coupe des tissus, « une machine à coudre, ça reste une machine à coudre », dit Mme Bélanger. Des humains sont toujours nécessaires pour les actionner avec minutie.

Chantal Bélanger contribuera d’ailleurs aussi à la pénurie de personnel à l’usine, puisqu’elle a décidé de la quitter. Elle terminera sa carrière en tant qu’agente de bureau pour son syndicat. Un jeune collègue défendra à sa place les droits des travailleurs dans l’usine. À cette relève, elle est bien reconnaissante.

Filer un mauvais coton

« Comme on dit dans la fleur de l’âge / Je suis rentrée à factrie de coton / Vu que les machines font trop de tapage / Je suis pas causeuse de profession », chantait la grande Clémence DesRochers en 1962 dans La vie d’factrie.

 

Elle transmettait ainsi la réalité des nombreuses ouvrières de l’industrie du textile, qui a fleuri au Québec depuis la fin du XIXe siècle, en parallèle avec l’industrie de la confection de vêtements. De longues journées d’un travail aliénant étaient leur lot quotidien. L’expression « c’est coton », pour désigner un travail difficile, tiendrait d’ailleurs son origine de la nature pénible du tissage du coton.

 

Dans le film On est au coton, réalisé en 1970 par Denys Arcand, on peut constater à quel point le bruit des machines était encore assourdissant et la poussière omniprésente dans les années 1960. Des ouvriers se confient à propos des maladies industrielles qu’ils contractent, notamment pulmonaires.

 

En 2022, il reste environ 500 postes vacants dans l’industrie du textile, selon le Comité sectoriel de main-d’oeuvre (CSMO) de l’industrie du textile, et ce, malgré la baisse du nombre d’entreprises dans le secteur. Il n’y a pas de relève pour tous les ouvriers qui partent à la retraite. Mais il ne faut plus utiliser le terme « ouvrier », aujourd’hui proscrit dans ce secteur, affirme le CSMO. On parle plutôt d’emplois de production. Ce qui ne veut pas dire que les luttes ouvrières sont nécessairement révolues.


L’illustratrice pour cette série est Aless MC et non Laurianne Poirier comme l’indiquait une version précédente de ce texte. Nos excuses.

 



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