L’hôpital volant qui déjoue la COVID-19 depuis deux ans

En cas de complications, les équipes d’EVAQ peuvent intuber des patients en plein vol, voire procéder à des opérations mineures.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir En cas de complications, les équipes d’EVAQ peuvent intuber des patients en plein vol, voire procéder à des opérations mineures.

Tous les milieux hospitaliers du Québec ont dû conjuguer avec des éclosions de COVID-19 depuis deux ans. Sauf un, unique dans la province, qui a su survoler indemne les six déferlantes de la pandémie sur le système de santé québécois.

Cet hôpital couvre un territoire d’un million et demi de kilomètres carrés — trois fois la superficie de la France métropolitaine — et s’occupe des malades à des milliers de mètres d’altitude. Il s’agit de l’avion-hôpital d’EVAQ, le programme d’évacuations aéromédicales du Québec, mandaté pour rendre accessibles les soins les plus poussés, même dans les régions les plus éloignées.

Quand une urgence nécessite des traitements disponibles uniquement dans les grands centres, l’avion-hôpital décolle de Québec ou de Montréal pour aller chercher les patients là où ils se trouvent. Kuujjuaq, Schefferville, les îles de la Madeleine : l’appareil Challenger voyage régulièrement jusqu’aux confins du territoire, là où les complications sévères excèdent souvent la capacité à les soigner.

Grands brûlés autant que nouveau-nés prématurés embarquent à bord de cette salle d’opération volante pour trouver, souvent à des heures de vol de la maison, les traitements qui les sauvent. EVAQ a réalisé 2359 missions avec son avion-hôpital en 2020-2021, dont 92 avec des personnes atteintes de la COVID-19. Et ce, sans jamais subir d’éclosions.

« Zéro contamination en deux ans, se félicite Mélanie Gosselin, une infirmière qui travaille volontairement au sein du programme depuis 13 ans. C’est quand même une fierté ! »

Un protocole « béton »

Habituée aux turbulences, l’équipe d’EVAQ a su se mobiliser rapidement pour perpétuer sa mission malgré les vents contraires soufflés par la pandémie. « Il fallait s’organiser, et vite : nous n’avions pas deux et trois et quatre semaines, nous avions quelques jours, relate le Dr Simon Kind, affilié au CHU de Québec et membre de l’équipage d’EVAQ depuis 10 ans. Au début de la pandémie, on dormait seulement une couple d’heures par nuit ! »

Des zones froide, tiède et chaude ont fait leur apparition dans les carlingues des appareils. Le personnel à bord a aussi dû adapter ses façons de travailler pour se protéger — quitte à devoir crier à tue-tête pour s’entendre.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les membres d’EVAQ ont l’obligation de se rendre à l’aéroport en 50 minutes ou moins dès la réception d’un appel.

« Au début, avec les masques N95, la visière, la cagoule, le bruit de l’avion d’environ 80 décibels dans les airs… Il y avait des problèmes de communication », raconte le Dr Kind.

« Ça fait même parfois partie de notre briefing de départ, ajoute Mélanie Gosselin. On s’avertit : je vais crier, ce n’est pas parce que je suis fâché, c’est juste qu’on n’a pas le choix si on veut s’entendre ! »

Pendant les missions COVID, l’équipement de protection rend les conditions de travail plus difficiles pour le personnel. Les soignants doivent chaque fois enfiler un habit en Tyvek qu’ils retirent seulement après l’atterrissage.

« Le Tyvek est imperméable, donc ça ne respire pas et c’est vraiment chaud, indique l’infirmière Mélanie Gosselin. Quand nous avons le Tyvek sur le dos, on ne peut pas boire ni manger. On ne peut pas aller à la salle de bain non plus. »

Les voyages de quatre heures jusqu’à Kuujjuaq deviennent longs dans ces conditions. Qu’à cela ne tienne : comme la pérennité d’EVAQ dépend, depuis deux ans, de la santé de son équipage, il fallait imposer un protocole « béton jusqu’à en devenir irritant », explique le Dr Kind.

« Nous savons que ce sera difficile : nous allons avoir chaud, nous n’aurons pas d’eau, nous n’irons pas à la toilette et nous allons rester dans la zone contaminée tout au long de la mission, explique le médecin. La marge est mince : si nous avons une éclosion et que nous avons quatre ou cinq infirmières qui, du jour au lendemain, ne peuvent plus travailler, ça menace le service. C’est pour cette raison que c’est extrêmement rigoureux, au point où à bord, ça peut ressembler à un laboratoire de virologie ! »

Service essentiel

 

L’an dernier, un patient sur cinq étant monté à bord de l’avion-hôpital avait 28 jours et moins. Le Challenger a aussi transporté 176 patientes qui connaissaient des difficultés lors de l’accouchement, une augmentation de 52 % par rapport à l’année précédente, notamment due aux nombreuses fermetures des services obstétriques engendrées par la pandémie.

Une interruption d’EVAQ, un service qui a soufflé ses 40 bougies en pleine pandémie, aurait des conséquences catastrophiques, selon le Dr Étienne Boiteau.

« Parfois, on dit que quelque chose est vital à mauvais escient, illustre l’urgentologue des îles de la Madeleine. Là, le terme n’est vraiment pas galvaudé : c’est vraiment une question de vie ou de mort. »

Le Dr Boiteau doute qu’il pratiquerait en région si le service n’existait pas. « Sans eux, nous serions réduits à faire une espèce de médecine de brousse, explique le médecin. Je n’imagine pas comment les gens faisaient avant ! »

L’avion-hôpital et les services de navettes aériennes font tellement partie du quotidien des insulaires que les Madelinots leur ont donné un petit nom. « Les gens disent qu’ils partent sur le jet, explique le Dr Boiteau. C’est entré dans les mœurs : tout le monde sait, ici, qu’il y a ce fameux jet là pour venir les chercher. »



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