La guerre d’indépendance du chef Pontiac

Le chef autochtone Pontiac a été abattu en 1769 à Cahokia, un village canadien sur la rive du Mississippi.
Photo: Domaine public Le chef autochtone Pontiac a été abattu en 1769 à Cahokia, un village canadien sur la rive du Mississippi.

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Aujourd’hui, Pontiac et l’Illinois français.

Le 20 avril 1769, le plus célèbre chef autochtone de son époque, Pontiac, n’est pas encore outrageusement réduit à l’image d’une simple marque d’automobiles. Le chef outaouais entre au comptoir de la Baynton, Wharton & Morgan, à Cahokia, au pays des Illinois. Il en ressort tout juste lorsqu’il est mortellement poignardé dans le dos. L’homme, qui six ans plus tôt avait fait trembler l’Amérique britannique, s’effondre de tout son long, au milieu d’une des rues boueuses de ce village peuplé de Canadiens français.

Le soulèvement de Pontiac avait éclaté au printemps de 1763, dans le bassin des Grands Lacs, à peine deux ans après la conquête britannique du Canada. Les nouveaux maîtres du pays ont mis la hache dans la diplomatie française des présents annuels offerts aux nations autochtones. L’accès aux armes et à la poudre noire est également limité, sur ordre du général Jeffery Amherst.

Cette politique d’austérité déchire les rapports établis jusque-là. En plus des Outaouais de sa propre nation, Pontiac rallie les Delawares, les Hurons de Détroit, les Miamis, les Ojibwés, les Poutéouatamis et les Chaouanons, que les anglophones nomment Shawnees. Le mouvement est porté par le courant mystique du prophète Neolin, qui prêche le retour aux traditions précolombiennes. Plus réaliste, Pontiac mise sur une alliance tactique avec la France, dont il espère le « réveil ».

Michillimakinac

 

Du point de vue britannique, le soulèvement impromptu de Pontiac constitue une « conspiration ». L’historien québécois Denys Delâge, professeur émérite à l’Université Laval, y voit bien au contraire rien de moins qu’une « guerre d’indépendance ».

En quelques semaines, les guerriers coalisés s’emparent de neuf postes de traite fortifiés situés sur le pourtour des Grands Lacs. Le plus imposant d’entre eux, celui de Michillimakinac, est conquis par la ruse dans la foulée d’une partie amicale de crosse opposant les Sauteux et les Sauks. Les soldats de la garnison ne se doutent de rien lorsque la balle du match atterrit dans l’enceinte. Il s’agit du signal pour les deux équipes, qui s’y engouffrent en attrapant au passage les fusils cachés sous les couvertures d’un groupe de femmes autochtones.

Le marchand anglo-américain Alexander Henry assiste au massacre qui s’ensuit dans les rues du bourg de 200 habitants. « J’ai vu tomber plusieurs de mes compatriotes qui luttaient pour leur vie entre les genoux d’un Indien et se faisaient scalper bien avant de rendre l’âme », écrit-il dans ses mémoires. « J’étais tout aussi horrifié qu’effrayé, étant témoin de souffrances que je savais pouvoir expérimenter moi-même. »

Les coups de tomahawk ne sont pas donnés au hasard. « Au pire du carnage, j’avais bien observé que plusieurs Canadiens habitant le fort regardaient calmement ce qui se passait et se gardaient bien d’intervenir. » C’est ce qui amène l’Anglo-Américain à se précipiter dans la maison de son voisin, Charles Langlade, qui regarde la scène de sa fenêtre avec sa famille. Henry le supplie de le sortir de ce mauvais pas. « Que voulez-vous que j’y fasse ? » rétorque le Canadien en haussant les épaules.

Le malheureux est sauvé in extremis par l’esclave autochtone de la famille Langlade, qui le conduit en douce au grenier. Après moult péripéties, Henry file à l’anglaise, en se fondant dans l’univers autochtone. « Ce n’est pas sans regret que j’ai renoncé à ma longue chevelure que je tenais pour flatteuse et naturelle », écrit-il après qu’on lui eut rasé la tête. L’aventurier terminera sa vie confortablement à Montréal, devenant même le doyen du Beaver Club, cette réunion des marchands de fourrure les plus prospères de la métropole, dont les célébrations du 200e anniversaire en 1985 seront l’objet d’un célèbre pamphlet cinématographique signé Pierre Falardeau.

Détroit

 

Michillimakinac tombe le 2 juin 1763. Pontiac se trouve alors à 500 kilomètres de là, au pied de la palissade de Détroit, le chef-lieu des Grands Lacs. Toute de biais, la guerre d’escarmouches, cette petite guerre pratiquée par les Autochtones, ne permet pas de forcer l’entrée de pareilles fortifications où se trouvent 400 soldats, des canons et des mortiers à grenades. Pontiac consulte les Canadiens de la périphérie du fort afin d’aménager une tranchée de siège. De bon conseil, les anciens sujets de Louis XV se terrent toutefois dans une neutralité bienveillante et apparente.

Pontiac, de son côté, entretient à dessein le mirage d’une reconquête du pays par la France. « Ce n’est pas pour me venger seulement que je fais la guerre aux Anglais, c’est pour vous mes frères, comme pour nous », dit-il aux Canadiens lors de l’un de ses discours rapportés par l’auteur anonyme du Journal ou dictation d’une conspiration. « Je suis Français et je veux mourir Français », ajoute le chef outaouais, qui a conservé précieusement l’uniforme blanc que lui avait offert le général Montcalm. La confirmation de la signature du traité de paix de Paris est d’autant plus décourageante pour Pontiac.

Carte
 

Le soulèvement de 1763 s’essouffle déjà lorsque le général Amherst suggère au colonel Henry Bouquet d’exterminer les Autochtones des Grands Lacs et de la vallée de l’Ohio par l’entremise de couvertures infectées par la variole. Cette proposition de guerre bactériologique avant l’heure, dont l’application et les effets sont difficiles à mesurer, vaudra au général britannique le retrait de son nom de la toponymie montréalaise en 2019.

Pontiac se replie au sud-ouest du lac Érié avec ses guerriers après la levée du blocus de Détroit. Le voyageur Charles-André Barthe passe à quelques kilomètres seulement de son campement en novembre 1765. La rumeur du retour de la France en Amérique, alimentée par le chef outaouais, s’immisce dans le subconscient de ce Montréalais d’origine. « Je rêvai qu’un Anglais me disait que le Canada, l’Acadie et la Pointe étaient au roi de France », écrit Barthe dans son Jour Naille en décembre 1765. Son frère, Pierre-Amable, prend ouvertement parti pour Pontiac.

À la fin des beaux jours de 1766, les derniers guerriers déposent les armes. Le mirage d’une autonomie politique autochtone se dissipe, en dépit de la mise en place d’un territoire qui leur est en principe réservé, entre les Appalaches et le fleuve Mississippi. « La Proclamation royale [britannique de 1763] prolonge directement la conquête de la Nouvelle-France », écrit l’historien Alain Beaulieu. « Généralement présentée comme une mesure de protection à l’égard des Autochtones, elle officialise en fait leur dépossession. »

Cahokia

 

L’occupation britannique du bassin des Grands Lacs s’étend au pays des Illinois, où l’on retrouve un chapelet de villages canadiens entourés de communautés autochtones. Nous sommes au cœur du Middle Ground, cet espace d’accommodements raisonnables conceptualisé par l’historien américain Richard White.

Cahokia est l’un de ces villages canadiens situés sur la rive est du Mississippi. On y élève des bovins et des porcs. Du blé y est cultivé, toujours à l’aide d’une main-d’œuvre servile qui forme le tiers de la population. C’est au milieu de ce hameau aux maisons clairsemées que Pontiac est abattu en 1769 par un membre de la nation des Peorias venu venger l’un de ses oncles, humilié par l’ancien leader outaouais.

En 1774, cinq ans après l’assassinat de Pontiac, ce village de Cahokia passe sous la juridiction du Québec, de même que l’ensemble des Grands Lacs. À l’approche de la Révolution américaine, Londres espère gagner les Canadiens à la cause britannique. Ce Cahokia « québécois » est toutefois conquis dès 1778 par une petite armée d’insurgés originaires de la Virginie.

Vers 1820, on peut encore croiser là-bas des Canadiens unilingues francophones portant la queue de cheval basse, passée de mode partout ailleurs, du moins chez les hommes. Les visiteurs qui s’arrêtent là tout au long du XIXe siècle sont frappés par la joie de vivre de ces amateurs de danse qui apparaissent égarés au milieu de la modernité américaine. En 1935, le folkloriste Joseph Médard Carrière prend acte de la présence des derniers locuteurs issus de cette vie métisse. Le Middle Ground de Pontiac a vécu.



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