Des investissements dans les Forces armées, mais peu de recrutement

Il faut en moyenne 200 jours avant qu’une personne soit officiellement engagée, dans la Force régulière comme dans la Force de réserve. Armée, Canada, Rigaud, Inondation
Olivier Zuida Le Devoir Il faut en moyenne 200 jours avant qu’une personne soit officiellement engagée, dans la Force régulière comme dans la Force de réserve. Armée, Canada, Rigaud, Inondation

Les Forces armées canadiennes peinent à recruter au sein de leur Force régulière au moment où Ottawa investit davantage dans la défense nationale et où les missions deviennent de plus en plus complexes à travers le monde.

D’après des données obtenues par Le Devoir, il manquerait près de 5000 membres dans la Force régulière. Les Forces armées canadiennes (FAC) n’ont pas atteint leur cible de recrutement au cours des quatre dernières années financières. Plusieurs postes névralgiques — comme les opérateurs de sonar, qui analysent des renseignements acoustiques sous la mer — sont touchés par le manque de main-d’œuvre. « Sans ces opérateurs, votre navire ne peut quitter le port », explique le professeur Christian Leuprecht, qui se spécialise dans le recrutement à l’Université Queen’s et au Collège royal militaire de Kingston.

En 2017, dans sa politique de défense, le gouvernement fédéral s’était engagé à revoir le recrutement. Le processus était « trop long » et rendait les FAC moins compétitives sur le marché du travail, la communication des offres d’emploi n’était pas adéquate et les FAC devaient se diversifier et être plus représentatives du pays, lisait-on dans la politique. « Selon ce que j’ai vu, pas grand-chose n’a vraiment changé depuis 2017 », constate toutefois Charlotte Duval-Lantoine, directrice des opérations au bureau d’Ottawa de l’Institut canadien des affaires mondiales.

Dans le budget 2022, le gouvernement promet d’analyser cette politique. « L’examen portera principalement sur la taille et les capacités des Forces armées canadiennes », explique-t-on brièvement dans le document. Par contre, le financement de 8 milliards sur cinq ans pour la défense ne concerne pas spécifiquement le recrutement. Et il reste pour le moment impossible de savoir à quoi pourrait ressembler cet examen, les Forces armées ayant refusé notre demande d’entrevue à ce sujet.

Problème de qualité et non de quantité ?

Selon Christian Leuprecht, les FAC n’ont pas un problème de recrutement comme tel : des dizaines de milliers de candidats se présentent chaque année, dit-il. D’après différents experts, les FAC n’arrivent toutefois pas à attirer suffisamment de personnes qualifiées dans leurs rangs et à les garder. Les raisons sont multiples.

« Les FAC s’attendent à ce que des diplômés du postsecondaire postulent à un emploi sans connaître les exigences, le salaire ou les échéances », a souligné la chercheuse Paxton Mayer lors d’une rencontre du Comité permanent de la défense nationale, la semaine dernière. Les FAC pouvaient autrefois compter sur une base de recrutement fiable — les hommes blancs hétérosexuels —, mais le nombre de diplômés de niveau postsecondaire dans ce segment de la population diminue plus rapidement que dans le reste de la population, a expliqué Alan Okros, professeur au Collège militaire royal du Canada, lors de la même rencontre.

La lenteur du processus de recrutement décourage aussi des candidats. Il faut en moyenne 200 jours avant qu’une personne soit officiellement engagée. C’est le cas dans la Force régulière comme dans la Force de réserve, qui vient en aide aux Canadiens lors des inondations, par exemple. D’après Greg McBride, qui était recruteur pour les réserves dans la région de Toronto jusqu’en janvier, plusieurs personnes abandonnent leur démarche parce qu’elles n’ont pas de nouvelles de l’armée deux mois après avoir déposé leur candidature. « L’armée n’est pas formidable sur le plan de l’administration », dit-il.

« C’est pour ça que les FAC répondent aux questions de diversité : parce qu’elles doivent élargir leur base », rappelle Charlotte Duval-Lantoine. Les FAC passent notamment par les réseaux sociaux pour attirer les Canadiens issus de la diversité et les femmes. La situation entourant le recrutement des femmes est « désastreuse », selon Christian Leuprecht, en raison des nombreux dossiers d’inconduites sexuelles touchant des hauts placés dans les FAC. Les femmes ne représentaient que 15,8 % de la Force régulière en février 2020.

Pour l’année budgétaire 2021-2022, qui a pris fin le 31 mars, le ministère de la Défense nationale avait prévu de dépenser près de 2 500 000 $ en publicités sur cinq plateformes, dont Snapchat et TikTok. « Même si les publicités en ligne présentent des femmes et des personnes issues de la diversité, elles n’ont pas un message d’inclusion », a souligné Paxton Mayer dans son témoignage la semaine dernière.

Couteau à double tranchant

Les problèmes liés au recrutement dans les FAC préoccupent tous les experts en matière de défense en ce moment, avance Charlotte Duval-Lantoine. Ils surviennent alors que le monde a « fondamentalement changé » à cause de l’invasion de l’Ukraine, écrit le gouvernement dans son budget. En entrevue à CBC en mars, le chef d’état-major de la Défense, le général W. D. Eyre, a admis qu’il était inquiet du niveau de préparation des FAC, si elles devaient être entraînées dans un conflit plus grand en Europe.

Même si les Forces armées n’ont pas été entraînées dans un tel conflit, le professeur Christian Leuprecht indique que le manque d’effectifs a déjà eu un impact. « Lorsque les alliés nous ont demandé d’en faire plus après l’invasion de l’Ukraine, nous n’étions pas en mesure de le faire parce que nous n’avions rien de plus à donner », dit-il. La force opérationnelle n’a que 85 % de ses effectifs, évalue le professeur.

Le conflit pourrait toutefois attirer de nouveaux membres, comme l’ont fait les attentats du 11 Septembre, laisse entendre Charlotte Duval-Lantoine. Le recruteur Greg McBride était d’ailleurs de ceux qui ont rejoint les FAC après l’attentat terroriste. « Contrairement à ce que les gens pensent, il y a des personnes qui souhaitent partir au combat », dit Charlotte Duval-Lantoine.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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