Lucy Francineth Granados de retour à Montréal, quatre ans après son expulsion du pays

Viviana Medina (à gauche) prenait dans ses bras son amie Lucy Francineth Granados lors de son arrivée lundi soir à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Viviana Medina (à gauche) prenait dans ses bras son amie Lucy Francineth Granados lors de son arrivée lundi soir à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau.

Presque quatre ans jour pour jour après son expulsion au Guatemala, Lucy Francineth Granados est arrivée lundi soir à Montréal, sous les applaudissements et les chants de ses amis de longue date.

« Merci pour toutes les choses que vous avez faites pour moi pendant mon absence. La déportation a été terrible. Je suis très très contente de retourner ici, dans mon deuxième pays », a déclaré à l’aéroport Mme Granados, après un voyage éprouvant.

Sa demande de résidence permanente pour des raisons humanitaires a été acceptée en juin 2019, un « événement rare, car [ces demandes] sont presque toujours rejetées après la déportation des migrants », souligne l’organisme Solidarité sans frontières, dans un communiqué.

Ce n’est que près de trois ans après la régularisation de son statut, en raison d’obstacles bureaucratiques et de retards causés par la pandémie, que Mme Granados a pu quitter le Guatemala. Après des escales au Costa Rica, au Salvador, puis à Toronto, elle est arrivée avec quatre heures de retard. Des lenteurs au passage de l’immigration canadienne lui ont fait manquer son dernier vol.

Une « petite victoire »

L’attente n’a toutefois pas découragé ceux qui sont venus l’accueillir. Tous fixaient avec attention la porte d’arrivée. Difficile de distinguer Lucy, après quatre années d’absence. Eux, par contre, étaient immanquables. Pancarte et bouquets de fleurs à la main, ils attendaient avec impatience son arrivée.

Les personnes présentes hier soir étaient des amis proches de Mme Granados, liés à la Guatémaltèque par un engagement communautaire. Membre du Collectif des femmes sans statuts et de l’Association des travailleurs et travailleuses d’agence de placement, Lucy Francineth Granados s’était créé un véritable tissu social lorsqu’elle vivait à Montréal.

D’après Amy Darwish, qui a travaillé à son retour avec Solidarité sans frontières, ce sont notamment ces liens qui ont joué en sa faveur. « C’est une victoire très très rare. Nous croyons que personne ne devrait être détenu ni déporté, mais Lucy a quand même été très impliquée. Il y a eu une campagne publique sans précédent pour arrêter sa déportation et, par la suite, assurer son retour. »

L’histoire de la Guatémaltèque semble en effet avoir marqué les esprits. Sans lien direct avec elle, mais simplement touché par ses péripéties, Daniel Lebreux avait participé aux mobilisations contre son expulsion, en 2018. « Ça semblait être la bonne chose à faire [...]. Je suis très heureux qu’elle ait pu revenir au Canada. C’est une petite victoire », a-t-il commenté à l’aéroport hier soir.

« Violent et arbitraire »

Se disant menacée depuis la mort de son mari aux mains des gangs « maras », Lucy Francineth Granados avait déposé à son arrivée au Canada, en 2009, une demande d’asile, qui lui fut refusée. Depuis sans-papiers, elle avait souhaité régulariser son statut en 2017, en déposant une demande de résidence permanente pour considérations d’ordre humanitaire, une démarche qui a finalement fait revenir son dossier à l’attention de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC).

Arrêtée chez elle en mars 2018 par des agents de l’ASFC, Lucy Francineth Granados a ensuite été emmenée au Centre de prévention de l’Immigration à Laval. « Ils sont rentrés dans la nuit et l’ont fait tomber à terre », dénonce son amie Sandra Cordero, soulignant que Mme Granados a « encore des problèmes de santé » liés à sa violente arrestation.

Malgré une importante mobilisation citoyenne, la veuve et mère de trois enfants a été expulsée « de manière sauvage » le 13 avril 2018, se rappelle Mme Cordero. « C’est une personne correcte, mais elle a été traitée comme une criminelle », a-t-elle ajouté.

« Ce qu’ils m’ont fait n’était pas juste. Comment ils m’ont détenue et expulsée, je me suis sentie comme séquestrée. Ils m’ont renvoyée sans valise ni vêtements », a déclaré avec émotion Mme Granados. Démunie, elle confie avoir dû porter les vêtements de sa fille à son arrivée au Guatemala.

« Je ressens encore beaucoup de colère, parce que j’ai été endommagée au niveau physique, humiliée, presque kidnappée. Ça va prendre du temps pour avancer, mais bon, les années passent et le ressentiment, oui, petit à petit je pense qu’il s’en va », a-t-elle ajouté.

D’après Amy Darwish, son cas est révélateur du « caractère violent et arbitraire du système de l’immigration. Si elle devait être acceptée, pourquoi est-ce qu’ils l’ont déportée en premier lieu ? Pourquoi bouleverser sa vie, pourquoi lui faire subir ce type de violence et de traumatisme si elle a le droit de revenir ? » questionne-t-elle.

« Qu’un début »

Une fois remise de ses émotions et de son voyage, Lucy Francineth Granados souhaite continuer à s’impliquer dans la vie communautaire, mais surtout trouver un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille, toujours au Guatemala. Attendant encore des documents d’immigration, Mme Granados a laissé ses trois enfants aux soins de sa mère. Elle affirme être aujourd’hui le seul soutien financier de sa famille, qui a « traversé des situations très difficiles, parfois sans rien avoir à manger ».

Mme Granados a déjà reçu l’offre d’un ancien employeur, pour qui elle travaillait avant d’être détenue et expulsée. Elle pourra également compter sur le soutien de Solidarité sans frontières, qui a ouvert la semaine dernière une collecte de fonds.

« C’est certain que son arrivée n’est qu’un début. Nous allons l’appuyer dans ses démarches pour s’établir à nouveau ici, se trouver un logement et un emploi », affirme Amy Darwish. « La prochaine étape est de continuer la lutte afin que personne d’autre ne doive vivre ce que Lucy a vécu », conclut-elle.


Dans une version précédente de cet article, une des personnes sur la photo d'illustration était erronément identifiée comme Viviana Mevina.



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