Donner le pouvoir aux communautés vulnérables

Caroline Rodgers
Collaboration spéciale
Le fait que le pouvoir soit souvent dans les mains de personnes provenant de milieux privilégiés peut faire en sorte que les sommes d'argent dont disposent les fondations ne sont pas dépensées de la bonne façon.
Illustration: Romain Lasser Le fait que le pouvoir soit souvent dans les mains de personnes provenant de milieux privilégiés peut faire en sorte que les sommes d'argent dont disposent les fondations ne sont pas dépensées de la bonne façon.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

Même avec les meilleures intentions, il arrive que la philanthropie rate sa cible parce que les décideurs sont déconnectés de la réalité sur le terrain. C’est pourquoi les subventions participatives, qui décentralisent le pouvoir pour intégrer la communauté dans le processus décisionnel, suscitent de plus en plus d’intérêt dans le milieu philanthropique.

Avec les sommes importantes dont elles disposent, les fondations peuvent avoir des effets majeurs sur divers problèmes sociaux ou environnementaux. Toutefois, le fait que le pouvoir soit souvent dans les mains de personnes provenant de milieux privilégiés peut faire en sorte que l’argent n’est pas dépensé de la bonne façon.

« Le problème avec la concentration du pouvoir, c’est que, souvent, les individus fortunés qui ont créé ces fondations privées n’ont pas expérimenté eux-mêmes les inégalités sociales qu’ils tentent de résoudre. Il y a un écart important entre eux et les organisations communautaires, qui, elles, sont au courant des besoins et sont mieux à même de proposer des solutions efficaces », explique Juniper Glass, à la fois chercheuse au PhiLab et consultante pour l’organisme de stratégie philanthropique Conseils lumière, qu’elle a fondé.

Le pouvoir aux communautés

 

La tendance actuelle en philanthropie, dans le monde, se dirige vers un processus qui fera davantage appel aux activistes et aux organismes pour déterminer les meilleures stratégies d’aide. De plus en plus, les fondations forment des comités d’experts et de membres de la communauté pour mieux cibler leurs actions.

Un bon exemple de ces nouvelles pratiques est l’Arctic Indigenous Fund, qui a été mis sur pied pour venir en aide aux communautés autochtones dans les régions arctiques autour du monde. Ce sont des Autochtones qui ont eux-mêmes créé le fonds, et leur processus décisionnel fait appel à de jeunes représentants de chaque région concernée. Ils collaborent en intégrant leurs valeurs traditionnelles au processus décisionnel et à la façon de dépenser l’argent, qui provient de trois fondations. Celles-ci ont donc décidé de leur faire confiance et de remettre le pouvoir décisionnel directement aux personnes concernées.

Les fondations savent qu’elles ne peuvent plus prendre leurs décisions dans l’ombre, qu’elles doivent faire preuve de plus de transparence

 

Un autre bon exemple est celui de la Community Foundation of Greater Peterborough, en Ontario, qui vise l’égalité des sexes. La fondation a invité tous les organismes consacrés aux femmes de la région, et ceux-ci décident, tous ensemble, comment utiliser les fonds dans l’intérêt primordial de la région.

« Le modèle traditionnel d’octroi de subventions est souvent basé sur la compétition, dit Juniper Glass. Cela fait en sorte que des organisations qui devraient être amies sont placées dans une situation compétitive improductive. Le cas de Peterborough a été un franc succès. Il est intéressant d’observer la confiance dont la fondation a fait preuve et le travail d’équipe au service de la communauté. »

L’avantage le plus important de ces modèles est qu’il assure véritablement que l’argent est utilisé de la meilleure façon possible, grâce aux connaissances et à l’expérience des gens sur le terrain.

Au Québec, dans le contexte de la pandémie de COVID-19, la Fondation du Grand Montréal a lancé récemment le Fonds collectif pour l’équité sociale en se basant sur un processus participatif pour décider où iraient les fonds.

« Nous avons fait l’expérience de la décentralisation, avec une approche qui s’appelle la philanthropie de confiance, précise Karel Mayrand, président-directeur général de la fondation. Au lieu de faire un appel de propositions, nous nous sommes tournés vers l’écoute et, au lieu d’imposer nos objectifs, nous avons essayé de saisir les besoins et recensé les organismes qui pourraient y répondre. »

Comment changer les choses ?

 

Ce besoin de changer leurs pratiques est bien compris des grandes fondations et, s’il reste encore bien du chemin à faire, plusieurs se penchent déjà sur la question, constate Juniper Glass.

Avec les exemples positifs qui se multiplient depuis environ cinq ans, il devient de plus en plus évident que l’octroi participatif est la bonne chose à faire et qu’il deviendra sans doute un jour la norme. Les attentes envers les fondations sont à l’image de l’évolution de la société dans son ensemble, vers plus d’inclusion, de diversité et de participation des individus aux décisions qui touchent la collectivité.

« Les fondations savent qu’elles ne peuvent plus prendre leurs décisions dans l’ombre, qu’elles doivent faire preuve de plus de transparence », souligne Juniper Glass.

L’un des éléments clés pour réussir cette décentralisation est de mener des consultations dès le départ, selon la chercheuse. « Même quand les fondations veulent améliorer leurs pratiques, elles oublient souvent d’impliquer des personnes à même de leur apporter l’information et la réflexion dont elles ont besoin tout au début du processus », dit-elle.

Le grand défi demeure de convaincre les conseils d’administration et autres décideurs de faire confiance aux communautés et à leur capacité à gérer les fonds reçus. Pour les décideurs habitués aux anciennes façons de faire, il s’agit de faire preuve d’ouverture d’esprit, de laisser tomber leurs idées préconçues et d’accepter que la communauté soit au cœur des décisions qui la concernent.

La philanthropie de confiance à Montréal

À la Fondation du Grand Montréal (FGM), on a récemment misé sur une approche appelée philanthropie de confiance pour créer le Fonds collectif pour l’équité sociale, qui a distribué jusqu’à maintenant 1,2 million de dollars à 39 organismes communautaires.

L’approche de la philanthropie de confiance est basée sur l’écoute de la communauté et la compréhension de ses besoins, au lieu des appels à propositions traditionnels. « Avec les appels à propositions traditionnels, certaines communautés ne sont pas atteintes, dit Karel Mayrand, p.-d.g. Pour certains organismes qui ont peu de moyens, les grands formulaires et la rédaction de longues propositions constituent une barrière. C’est pourquoi nous avons privilégié les conversations téléphoniques et allégé le fardeau pour eux. »

Certains fonds étaient réservés à des organismes autochtones, auxquels ont été versés 200 000 $. Des organismes visant les femmes, les personnes LGBTQ2S+, les personnes handicapées et provenant de la diversité ont également bénéficié de ce nouveau fonds. « Souvent, les organismes sont obligés de développer des projets pour satisfaire aux critères des bailleurs de fonds, et vivotent d’un projet à l’autre. Nous avons voulu sortir de cette logique et verser les fonds directement pour la mission, afin d’enlever des barrières systémiques. Pour une organisation comme la nôtre, cela veut dire qu’on passe moins de temps à créer des formulaires, et plus de temps à échanger avec eux pour comprendre leur réalité et développer un lien de confiance. »

À travers cette démarche, la philanthropie devient plus accessible à des groupes de la population qui sont souvent marginalisés.

 

À voir en vidéo