Quelle place pour le privé dans le soutien à domicile?

Faute de revenus suffisants, un grand nombre de personnes âgées se privent de services dont elles ont besoin, estime le Réseau de coopération des entreprises d’économie sociale en aide à domicile.
Photo: Oscar Del Pozo Agence France-Presse Faute de revenus suffisants, un grand nombre de personnes âgées se privent de services dont elles ont besoin, estime le Réseau de coopération des entreprises d’économie sociale en aide à domicile.

Le gouvernement Legault dit vouloir prendre un « virage massif » vers le soutien à domicile pour que les aînés québécois puissent habiter chez eux aussi longtemps que possible. Alors que les besoins explosent, quel rôle peut jouer le secteur privé, d’autant plus que Québec souhaite déjà lui donner plus de place ?

Claudette Cyr, 75 ans, habite dans un petit appartement de Laval depuis 12 ans. Puisqu’elle a mal aux hanches et aux genoux, elle n’est pas capable d’effectuer elle-même l’entretien ménager. Elle a donc fait appel au Programme d’exonération financière pour les services d’aide domestique (PEFSAD), qui lui permet d’embaucher une préposée qui vient nettoyer son domicile une fois par mois. « Ce n’est pas suffisant. J’en aurais besoin au moins deux fois par mois », indique Mme Cyr.

Elle serait aussi heureuse d’avoir un coup de main pour faire son épicerie, mais son budget limité ne le lui permet pas. Puisqu’elle a des revenus de moins de 20 000 $ par année, elle a droit à une subvention de 18,24 $ par heure de service auprès de la Coopérative de soutien à domicile de Laval, dont les tarifs sont de 31,50 $ par heure. « 26 $ par mois, je ne peux pas payer plus que ça », affirme la septuagénaire, qui veut éviter le plus longtemps possible de se retrouver dans un centre d’hébergement pour aînés.

Un grand nombre de personnes âgées se privent de services dont elles ont besoin, estime le Réseau de coopération des entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EESAD). Selon l’organisme, une centaine d’EESAD offrent environ 25 % des services de soutien à domicile au Québec, comme l’entretien ménager, la préparation des repas, la lessive, les soins d’hygiène ou l’aide à la prise de médicaments.

« Si les citoyens avaient les moyens de payer, on doublerait [les heures de services données] », estime le directeur général du réseau, J. Benoit Caron.

Son regroupement se réjouit que le plan d’action en santé présenté mardi par le gouvernement promette « un virage massif » vers le soutien à domicile. Mais M. Caron est déçu que le dernier budget du gouvernement Legault ne prévoie pas une bonification de l’aide fournie aux bénéficiaires du PFESAD, contrairement à ce que son réseau avait recommandé.

Selon lui, il faut d’ailleurs établir immédiatement un plan d’action concerté entre les EESAD — des entreprises à but non lucratif, faut-il rappeler — et le gouvernement, ce qui n’existe tout simplement pas en ce moment.

Un cocktail de fournisseurs

 

Les EESAD ne sont pas les seules organisations gérées à l’extérieur du réseau public à fournir des soins à domicile, loin de là. Ce type d’aide comprend d’ailleurs également des services professionnels, comme ceux des infirmières.

Le secteur est composé d’un cocktail complexe de fournisseurs de services : des entreprises d’économie sociale, des organismes communautaires, des entreprises privées (des agences de placement, par exemple) et des individus payés par le biais de chèques emploi-service, entre autres. Des résidences privées pour aînés offrent aussi des services du genre.

En fait, en 2020-2021, seulement 15 % des heures de services d’aide à domicile longue durée au Québec ont été fournies par du personnel des CISSS et CIUSSS, selon des données du ministère de la Santé obtenues par la chercheuse Anne Plourde, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Une centaine d'entreprises d’économie sociale en aide à domicile offrent environ 25 % des services de soutien à domicile au Québec, comme l’entretien ménager, la préparation des repas, la lessive, les soins d’hygiène ou l’aide à la prise de médicaments.

 

Pour Alain Dubuc, professeur à HEC Montréal et conseiller à l’Institut du Québec, ce mélange a l’avantage d’offrir une grande variété de choix aux usagers. « Il y a tellement de besoins, on ne peut pas dire qu’on ne veut pas tel ou tel type de partenaires », estime l’auteur du rapport Soins à domicile : le statu quo ne sera plus possible, publié en août 2021.

D’après M. Dubuc, le soutien à domicile se distingue aussi par le fait qu’une grande partie des services fournis ne sont pas de nature médicale. « Il n’y a pas de raison pour que le lavage de plancher soit public plutôt que privé », dit-il.

M. Dubuc estime également qu’une partie des frais devra continuer d’être payée par les usagers en fonction de leurs moyens. Mais il est surtout nécessaire de mieux intégrer, coordonner et encadrer les différentes formes de services, estime le professeur.

Le privé veut une place

 

Des entreprises privées veulent pour leur part jouer un rôle actif dans le virage vers le soutien à domicile, affirme le Conseil des entreprises privées en santé et mieux-être (CEPSEM).

« Elles voudraient imiter le chemin pris dans les chirurgies, c’est-à-dire que quand il y a eu des listes d’attente, on s’est entendu sur certains types d’opérations qu’on a pu faire dans le privé, tout en gardant l’universalité. Ce sont des entreprises qui ont formé des équipes, qui ont formé du personnel, des mécanismes d’amélioration continue de la qualité, qui offrent une continuité de soins et une prise en charge rapide », a indiqué le président-directeur général du CEPSEM, Luc Lepage, citant notamment l’entreprise Bien chez soi, qui compte une trentaine d’emplacements franchisés au Québec.

M. Lepage déplore que, pour l’instant, les entreprises privées en soutien à domicile soient cantonnées à un rôle de dépannage. Le réseau de la santé devrait plutôt développer avec elles une relation de confiance et de partenariat, estime-t-il.

La chercheuse Anne Plourde, de l’IRIS, est moins optimiste envers un tel recours au privé. « Le problème, c’est qu’ils ne sont pas intégrés dans l’équipe multidisciplinaire, l’approche globale, les services cohérents entre eux… On devrait plutôt aller vers une réintégration dans le secteur public, avec des employés bien formés », indique celle qui s’inquiète notamment pour la qualité des services reçus.

Elle souligne également qu’une partie de l’argent injecté au privé servira nécessairement à générer des profits plutôt qu’à être réinvestis dans les services eux-mêmes.

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