L’Université Laurentienne a-t-elle renié ses principes sur la place du français ?

D’après l’ancien membre de la direction, qui a fait la demande de désignation auprès de l’Office des affaires francophones à l’époque, la désignation «avait pour but de protéger le fait français à la Laurentienne». 
Photo: Jason Paris Creative Commons D’après l’ancien membre de la direction, qui a fait la demande de désignation auprès de l’Office des affaires francophones à l’époque, la désignation «avait pour but de protéger le fait français à la Laurentienne». 

L’Université Laurentienne a-t-elle renié ses propres objectifs en interprétant la Loi sur les services français (LSF) de l’Ontario de façon trop étroite ? C’est du moins ce que croient des acteurs de l’obtention de la désignation partielle de l’établissement, qui s’est faite en 2014.

Jeudi, la commissaire aux services en français de l’Ontario, Kelly Burke, a estimé que l’établissement postsecondaire avait manqué à ses obligations en éliminant tous les programmes menant à deux diplômes en français. La possibilité d’obtenir ces deux diplômes devait être conservée, puisqu’un règlement les protégeait depuis 2014, a-t-elle noté.

Kelly Burke a conclu qu’il y avait eu manquement à la loi, même en acceptant l’interprétation « étroite » du règlement faite par la Laurentienne. Selon cette interprétation, le règlement serait respecté tant qu’au moins un programme menant à un diplôme désigné existe. La commissaire Burke n’était pas du même avis, sermonnant l’établissement pour cette réflexion « dévastatrice » qui va à l’encontre de l’esprit de la loi, soit de « préserver les services en français ». D’autant plus que le libellé « semble indiquer que les programmes menant aux grades désignés sont protégés », peut-on lire dans son rapport.

« Je ne suis pas d’accord avec l’interprétation voulant qu’il suffise de garder un seul programme pour dire que la désignation partielle a été respectée », soutient Patrice Sawyer, qui était vice-recteur aux affaires francophones de l’Université en 2014. D’après l’ancien membre de la direction, qui avait fait la demande de désignation à l’époque, le geste « avait pour but de protéger le fait français à la Laurentienne ».

L’intention de la direction était de préserver les programmes menant aux diplômes désignés, avec un certain droit de regard sur ceux comptant très peu d’inscriptions, dit-il. Si une interprétation étroite est faite, « la désignation ne veut pas dire grand-chose », juge d’ailleurs M. Sawyer. L’ex-professeur et administrateur a d’ailleurs été interviewé par l’équipe de la commissaire Burke dans le cadre de son enquête.

« On cherchait à protéger les acquis en ce qui concerne les programmes en français », souligne pour sa part Alex Tétreault, qui était président de l’Association des étudiantes et étudiants francophones de l’Université au moment de l’obtention de la désignation. Le natif de Sudbury, où est située l’établissement, était optimiste lorsque le règlement a été créé. « Mais on savait bien qu’il y avait un risque que l’Université interprète cette politique de la façon qui répondait le mieux à ses besoins et à ses désirs », poursuit-il.

L’importance de la direction

Les conclusions du rapport démontrent l’importance du rôle des dirigeants des institutions dans la protection du français, souligne François Larocque, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en droit linguistique. « Quand tu as des normes à suivre, ceux qui sont chargés de les appliquer au jour le jour ont un pouvoir considérable. »

Sans porter de jugement sur la direction, Patrice Sawyer note de son côté que la plupart des personnes impliquées dans l’obtention de la désignation en vertu de la Loi sur les services français, en 2014, n’en font plus partie.

Alex Tétreault, lui, critique le roulement de personnel au sein de la direction des affaires francophones de l’établissement.

Plusieurs personnes ont succédé à Patrice Sawyer depuis 2014. En juin de cette année-là, l’Université nommait Denis Hurtubise au poste — auquel on avait alors ajouté le qualificatif « associé » — pour un mandat de cinq ans. Entre 2016 et 2018, deux autres personnes ont occupé le poste de vice-recteur intérimaire associé aux études et affaires francophones. Au mois d’août 2018, c’était au tour d’Yves Pelletier d’être nommé pour une période de cinq ans, mais l’administrateur part finalement pour l’Université d’Ottawa à la mi-mars 2021. « Des collègues à la Laurentienne m’ont acheminé la description du poste », explique-t-il alors à La Rotonde. En novembre 2021, la Laurentienne a accueilli Roch Gallien à titre de conseiller spécial aux affaires francophones. Il était à ce moment membre de la direction du Conseil des écoles fransaskoises depuis février 2021.

« Il n’y a pas de leadership fort au sein de l’administration qui peut s’assurer que l’Université est redevable », indique M. Tétreault, qui habite toujours à Sudbury.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
 


Une version précédente de ce texte indiquait par erreur que Roch Gallien avait démissionné en février 2022 de son poste du Conseil des écoles fransaskoises (CSF). Il aurait plutôt fallu écrire qu'il occupait le poste au sein du CSF depuis février 2021. Nous avons corrigé la faute. Nos excuses.

 

À voir en vidéo