Peur et insécurité dans la communauté musulmane de Toronto après une attaque

À l'approche du ramadan, il y a habituellement salle comble dans les mosquées.
Photo: Shaffni Nalir À l'approche du ramadan, il y a habituellement salle comble dans les mosquées.

L’attaque dans une mosquée de Mississauga le 19 mars, à quelques jours du début du ramadan, a causé un « choc total » parmi ses fidèles et un sentiment de peur dans la communauté musulmane de la région de Toronto. « Les gens y pensent à deux fois avant d’aller à la mosquée », illustre Musleh Khan, imam à l’Institut islamique de Toronto, à Scarborough.

Samedi matin, Musleh Khan était au téléphone avec son ami Ibrahim Hindy, imam au centre islamique Dar Al-Tawheed, à Mississauga. C’est à ce moment que ce dernier lui a décrit l’incident : un homme est entré armé d’une hache et de gaz poivré. Après avoir aspergé des fidèles, l’un d’entre eux — un jeune homme de 19 ans — a immobilisé l’assaillant. L’appel était « très émotionnel », raconte Musleh Khan.

« On n’imagine jamais que ça arrivera à notre lieu de culte », soupire Ibrahim Hindy. Ses fidèles étaient sous le choc cette semaine, dit-il.

Généralement, peu de gens se rendent à la prière du matin, encore moins des jeunes. « C’est difficile de sortir du lit à cette heure-là », blague Ibrahim Hindy. Ce jour-là, par contre, l’homme de 19 ans — décrit comme timide et peu bavard — était sur place. « Son courage s’est révélé », dit l’imam. « Le fait que le garçon ait pu résister au gaz poivré et plaquer l’assaillant, on remercie Dieu pour cela », affirme Shaffni Nalir, le directeur des opérations du Centre islamique de Toronto.

L’achalandage sera tout autre à partir du début du mois d’avril, à l’occasion du ramadan : il y a habituellement salle comble dans les mosquées. Du moins, c’est ce à quoi s’attendaient les membres de la communauté musulmane avant l’attaque de samedi. Cette semaine, des fidèles ont posé des questions au sujet de la sécurité à Shaffni Nalir. « Tout peut arriver », a entendu Musleh Khan de la part de certaines personnes qui hésitent à venir à la mosquée.

Ces craintes sont d’autant plus désolantes que les musulmans n’ont pas pu se recueillir en groupe à l’occasion du ramadan depuis bientôt trois ans, souligne Musleh Khan. En avril 2020 en raison de la pandémie, la communauté musulmane, comme d’autres communautés religieuses, a dû fermer les portes de ses lieux de culte. Maintenant, « les fidèles sont forcés de prendre une décision en raison de la peur et de l’anxiété , regrette Musleh Khan. Ça brise plus le cœur qu’au moment où la COVID a frappé pour la première fois ».

Un cycle tragique

 

Ces derniers mois, d’autres attaques ont touché la communauté musulmane ontarienne. En septembre 2020, un employé d’une mosquée à Rexdale, un quartier du nord-ouest de Toronto, est décédé devant le bâtiment après avoir été poignardé. Neuf mois plus tard, quatre membres d’une famille musulmane ont été fauchés mortellement à London. À ces drames s’ajoutent les attentats de Québec (2017) et de Christchurch en Nouvelle-Zélande (2019).

Le niveau de peur dans la communauté n’a jamais aussi été aussi élevé qu’à la suite de l’attaque islamophobe de London, soutient Musleh Khan. Mais le confinement a fait en sorte que les visites à la mosquée étaient moins fréquentes. Graduellement, le niveau de peur a diminué. « Tout de suite après un incident, la sécurité est à l’esprit de tous, puis les gens deviennent de plus en plus à l’aise », observe Shaffni Nalir.

C’est lorsque les gens semblent baisser la garde que les attaques surviennent, pense Shaffni Nalir. À sa mosquée, le niveau d’alerte est toutefois resté élevé depuis 2020 en raison du nombre croissant de menaces. Deux bénévoles surveillent maintenant les portes d’entrée, puis les verrouillent lorsque la prière commence. Le système devait être le même durant le ramadan, mais la mosquée a finalement choisi d’engager des gardes de sécurité professionnels pour garder ces portes en raison de l’attaque à Mississauga. Plusieurs autres mosquées dans la région de Toronto ont ajouté des mesures de sécurité depuis l’attaque de samedi dernier.

Appui du gouvernement

 

Ces mesures ont des coûts que toutes les mosquées ne peuvent assumer, reconnaît Ibrahim Hindy. En 2017, le gouvernement canadien a lancé un programme pour aider, notamment, les lieux de culte à renforcer leur sécurité. Mais le gouvernement n’est responsable que de la moitié des coûts. Avec cette aide financière, « nous avons pu investir dans de nouvelles caméras, mais nous n’avons pas pu augmenter la luminosité autour de la mosquée, par exemple », illustre Ibrahim Hindy. L’imam souhaiterait que la part du financement gouvernemental soit plus élevée.

En janvier, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il nommerait à une date ultérieure un représentant spécial chargé de la lutte contre l’islamophobie. Après les différentes attaques, les fidèles de l’Institut islamique de Toronto pensent par contre qu’il y a eu « beaucoup de discussions, mais peu d’actions », relate Musleh Khan. En attendant ces actions, les mosquées n’ont pas le choix de continuer de dépenser pour se défendre, abonde Shaffni Nalir. « On peut payer de notre poche ou de notre sang. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo