L’explorateur Cavelier de La Salle assassiné au Texas

C’est aux mains de ses propres hommes qu’est mort au Texas l’explorateur français René-Robert Cavelier de La Salle.
Illustration: Domaine public C’est aux mains de ses propres hommes qu’est mort au Texas l’explorateur français René-Robert Cavelier de La Salle.

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, toujours en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Deuxième texte de notre série.

Le 19 mars 1687, le cadavre dénudé de René-Robert Cavelier de La Salle est jeté dans les buissons par ses assassins. C’est ainsi que se terminent les aventures du « conquistador » français qui s’est perdu dans le pays inhospitalier du Texas en tentant de retrouver « sa rivière », le fleuve Mississippi.

Le « nouveau Cortés » a été tué d’une balle à la tête par l’un des membres de son expédition, embusqué dans les herbes hautes. Le tireur, Pierre Duhaut, a ouvert le feu sur sa victime au moment où celle-ci interpellait son complice, Jean L’Archevêque, sous une nuée d’oiseaux de proie tournoyant au-dessus de leurs têtes.

Les conjurés s’empressent de piller les bagages de leur ancien maître. Ils récupèrent au passage le manteau écarlate qu’il portait cinq ans plus tôt, lors de la prise de possession de la Louisiane. C’est à la suite de cette appropriation territoriale, réalisée au nom de Louis XIV, que Cavelier de La Salle a obtenu les fonds lui permettant de revenir, par la mer, dans le golfe du Mexique.

Foire aux malheurs

 

La première tentative de peuplement de la Louisiane rassemble 300 soldats, matelots et colons entassés sur trois navires. Cette flottille surchargée, partie de La Rochelle à l’été de 1684, touche d’abord terre à Haïti, avant de mettre le cap sur le delta du Mississippi, qu’elle rate de peu.

Sa destination n’est qu’à une soixantaine de kilomètres vers l’est. Désorienté par un compas défectueux, Cavelier de La Salle fait fausse route vers l’ouest, naviguant sur plus de 600 kilomètres avant de jeter l’ancre loin de son but, aux portes du Mexique. L’explorateur se trouve ainsi à proximité de cette « Nouvelle-Biscaye », dont l’invasion à moyen terme est l’un des buts de son projet de colonisation. C’est ce qui a d’ailleurs amené ce roublard à falsifier l’une de ses cartes pour donner à la cour de Versailles l’impression que le Mississippi avoisinait les mines d’argent de l’empire espagnol.

La flottille française entre dans la baie de Matagorda au début de 1685. Cavelier de La Salle y perd l’un de ses navires, L’Aimable, qui s’échoue rapidement dans la vase. C’est avec ses bois qu’il fait ensuite ériger un fort sur les terres de la nation des Karankawas. L’explorateur est perdu. « Je voyais un homme qui s’était moqué de la Cour et qui se moquait de nous », dénonce l’ingénieur Jean-Baptiste Minet, l’auteur de l’une des relations de voyage rassemblées par l’historienne Raymonde Litalien dans La Louisiane, une affaire d’État (Septentrion, 2021).

Les effectifs de l’expédition fondent de moitié avec le retour en France du navire amiral, le Joly. Cavelier de La Salle ne conserve qu’une barque, La Belle, qui s’échoue à son tour en 1686 par la faute d’un pilote, enivré par le vin d’Espagne embarqué à son bord. Les restes de ce bâtiment de 16 mètres de long ont été retrouvés en 1995. Il renfermait encore trois canons de bronze, des grenades et des coffrets de perles destinés aux Autochtones. On y a également découvert le squelette parfaitement conservé d’un homme ayant entre 35 et 45 ans couché en position fœtale à proximité d’un petit tonneau. La Belle est aujourd’hui exposée au Bullock Texas State History Museum. Son extraction au coût de cinq millions de dollars a été financée par l’État du Texas et par des compagnies pétrolières locales.

Coupée du monde, la colonie française de la baie de Matagorda est décimée par la maladie, la faim et des escarmouches avec les Autochtones de la région. Ces revers de fortune surviennent dans un pays infesté de serpents venimeux. Tout cela contribue à affaiblir l’ascendant de Cavelier de La Salle, déjà compromis par les maladresses de son neveu, l’autoritaire Moranget.

Après plusieurs expéditions infructueuses, l’explorateur entreprend une ultime tentative, au début de 1687, pour retrouver le Mississippi par les terres. C’est au cours de cette marche épuisante, à la tête de 17 hommes, qu’il trouve la mort aux abords de la rivière Brazos, non loin de la ville actuelle de Houston. Les conjurés ont préalablement éliminé son neveu à coups de hache pendant son sommeil.

Alertées par la virée du Français sur les côtes du Texas, les autorités espagnoles organisent une dizaine d’expéditions pour capturer l’émissaire de Versailles. Ils ne découvrent que les restes de La Belle et les vestiges du fort voisin, dont les derniers occupants ont été massacrés ou capturés par les Autochtones. Il faudra attendre le Montréalais Pierre Le Moyne d’Iberville pour qu’à la fin du XVIIe siècle, une colonie française soit établie durablement en Louisiane.

Héros cornélien

 

Cavelier de La Salle va voir sa figure érigée en héros par tout un courant nationaliste, dont est issu l’historien Ægidius Fauteux (1876-1941). Érudit réputé, Fauteux est aussi conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal. Il déclame son admiration pour le « prince des explorateurs » en 1938 lors de l’inauguration d’un monument édifié à Lachine, dans les limites de l’ancienne seigneurie du personnage.

« S’il fallait dresser des statues à tous les morts qui ont illustré ce seul coin de terre, qui y ont versé leur sang pour la colonisation ou qui en ont seulement fait le tremplin de leurs héroïques entreprises, l’espace ferait vite défaut et il n’y aurait bientôt plus de place pour les vivants », lance Fauteux dans un discours de 6000 mots reproduit dans les pages du Devoir de l’époque. « Si un monument à La Salle est partout à sa place sur cette terre d’Amérique qu’il a sillonnée en tous sens, il n’y a pas d’endroit où il le soit autant qu’ici même, où a d’abord éclos son génie. »

Originaire de Rouen, en Normandie, Cavelier de La Salle est un ancien jésuite relevé de ses vœux par ses « infirmités morales ». En 1667, cet « homme chagrin » qui rêvait d’abord de devenir missionnaire débarque au Canada, dans une colonie dynamisée par l’arrivée des Filles du roi et des soldats du régiment de Carignan-Salières. On lui concède la seigneurie de Lachine, dont le toponyme souligne son rêve d’atteindre le pays de Cathay.

Il se départit rapidement de son fief pour parcourir le bassin hydrographique des Grands Lacs, où il lance Le Griffon en 1679. Pour Ægidius Fauteux, cette modeste barque « se profile sur l’écran de l’histoire avec le même éclat prestigieux que la nef légendaire des Argonautes ». Le bâtiment chargé de fourrures est toutefois englouti par les flots avec ses cinq membres d’équipage dès son voyage inaugural. Les chasseurs d’épaves cherchent encore ce navire mythique, que l’on croit découvrir chaque fois qu’une poutre ancienne émerge du lac Huron.

Marchant sur les pas de l’explorateur canadien Louis Jolliet, Cavelier de La Salle atteint enfin le « sphinx des fleuves » par le nord au tournant des années 1680. « Je ne m’arrêterai même pas à discuter le problème si longtemps débattu de la découverte du Mississippi, prévient Fauteux en 1938. La Salle est assez riche de gloire pour qu’on ne dépouille pas injustement à son profit Louis Jolliet. » Le protégé du gouverneur Frontenac va plus loin que son prédécesseur en descendant le Mississippi jusqu’au golfe du Mexique en 1682.

« Ce contemporain de Corneille était vraiment un héros cornélien, explique Fauteux, c’est-à-dire généreux, vaillant, haut de tête et noble de cœur. » Le bibliothécaire a été impressionné par sa croisière en Louisiane de l’année précédente, qui lui a fait apprécier l’endurance physique de l’explorateur par rapport à « nous, qui, mollement assis sur les coussins d’une confortable limousine, roulons si à l’aise sur des routes superbes ».

Ægidius Fauteux n’est pas tendre envers les remarquables oubliés des expéditions de son héros, ces « illettrés » et autres « sinistres compagnons que la nécessité l’obligeait de traîner à sa suite ». « Il est véritablement mort sur un champ de bataille, le champ de bataille à jamais glorieux où la civilisation a finalement conquis la barbarie. »



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