Les expertes sous-représentées dans les médias francophones pendant la pandémie

Malgré des variations d’un groupe d’experts cités à l’autre, aucun n’atteint la zone de parité, normalement établie entre 40 et 60%.
Illustration: Laurianne Poirier Malgré des variations d’un groupe d’experts cités à l’autre, aucun n’atteint la zone de parité, normalement établie entre 40 et 60%.

Ils ont le pouvoir de faire basculer les décisions gouvernementales, mais aussi d’influencer les comportements individuels. Les experts qui ont pris les devants de la scène ces deux dernières années, et à qui revient la responsabilité — et le privilège — de prendre la parole dans les médias, sont majoritairement des hommes. C’est ce que révèle une analyse du Devoir de plus de 200 000 articles en français publiés depuis le 1er janvier 2020 au Canada.

Depuis le début de la pandémie, seulement 36 % des citations d’experts dans les articles liés à la COVID-19 sont attribuées à des femmes. Ces experts sont des professeurs d’université, des médecins, des hauts fonctionnaires de la santé publique ou encore des chercheurs qui siègent sur des comités gouvernementaux.

 

 

Sans surprise, Horacio Arruda, numéro un de la santé publique jusqu’au 10 janvier 2022, a été de loin le plus cité par les médias. Il cumule à lui seul 20 % des quelque 15 000 citations d’experts analysées par notre robot.

Dû côté de la politique, les élus ont été cités trois fois plus souvent que leurs homologues féminines, dont le poids occupe un maigre 26 % de l’espace médiatique. Un nombre qui s’explique principalement par le genre des premiers ministres provincial et canadien ainsi que celui du ministre de la santé du Québec, Christian Dubé, qui a succédé à Danielle McCann le 22 juin 2020.

 

 

Le « boys’club » santé

Que ce soit sur le marché de l’emploi ou à la maison, ce sont d’abord les femmes qui ont fait les frais de la pandémie. Pourtant, leur voix a été mise en sourdine de façon systémique, ce qui a un impact non seulement sur la notion d’expertise en elle-même, perçue d’abord comme masculine, mais en teintant aussi l’expérience de la pandémie sous une lorgnette masculine.

Comment expliquer ce déséquilibre ? « Avec la COVID-19, les personnes élues sont beaucoup plus citées par la force des choses, avance Laura Shine, directrice de Femmes Expertes. Ceux qui parlent le plus souvent dans les médias, ou qui ont un plus grand pouvoir décisionnel, ce qui revient un petit peu à la même chose, sont des hommes : François Legault, Justin Trudeau, Christian Dubé, Horacio Arruda, etc. »

Malgré des variations d’un groupe d’experts à l’autre,aucun n’atteint la zone de parité, normalement établie entre 40 et 60 %. Toutes catégories confondues, notre échantillon comprend 15 006 interventions par des femmes, contre 41 186 par des hommes.

 

 

Les politiciens sont de loin les plus fréquemment cités dans les articles sur la COVID-19, avec 75 % des occurrences (43 500). En plus des professeurs (2999) et des médecins (2491), nous avons créé une quatrième catégorie, nommée « Experts des gouvernements ». Elle comprend les hauts fonctionnaires de la santé publique du Québec, les experts de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), ceux qui siègent sur les comités du ministère de la Santé du Québec (MSSS) liés à la COVID-19, les scientifiques de l’Agence de la santé publique du Canada et ceux des groupes d’experts fédéraux liés à la COVID-19. Ces derniers ont été cités à 9179 reprises, soit 16 % du nombre total de citations.

Lorsqu’on analyse ces données selon le nombre de personnes citées au moins à 10 reprises plutôt que le nombre d’occurrences, le portrait est plus représentatif de la société, spécialement du côté des experts des gouvernements, où on compte 46 % de femmes. Les trois autres catégories oscillent entre 28 et 38 %.

Au cœur de la crise

« D’un point de vue personnel, j’ai trouvé que la pandémie a favorisé la participation des femmes dans la couverture médiatique, dit Nathalie Lemieux, journaliste à la recherche de Radio-Canada. Pour la simple et bonne raison qu’énormément de femmes se retrouvent dans le domaine de la santé : elles sont médecins, immunologues et occupent d’autres positions qui les ont placées au cœur de la crise. »

Nathalie Lemieux a couvert toute la pandémie en travaillant pour l’émission d’affaires publiques quotidiennes 24-60 (ICI RDI) avec deux autres collègues. Elle ne s’exprime ni au nom de son employeur, ni au nom de l’émission, ni pour ses collègues journalistes recherchistes.

Elle donne l’exemple de la professeure de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Roxane Borgès Da Silva, deuxième universitaire la plus citée depuis deux ans, selon les calculs du Devoir. « Nous avons probablement été les premiers à l’inviter à 24-60, puis tout le monde lui a donné un micro, dit Mme Lemieux. Inviter des femmes fait partie d’un souci que nous avons, et pas juste pour la couverture de la pandémie. On essaie toujours de voir qui sont les experts ou les acteurs d’une situation qui seront les plus pertinents, et dans ce cadre, on essaie aussi évidemment de voir qu’elles sont les femmes dans ces positions. »

Cela dit, elle répète que le degré d’expertise, l’intérêt public, la disponibilité et l’habileté communicationnelle l’emportent toujours comme facteurs déterminants. L’émission ne s’impose de manière formelle et réglementaire aucun quota de genres.

Nathalie Lemieux exerce depuis 30 ans son métier de pêcheuse de perles rares. Sa profession est très largement féminisée. Elle observe que les femmes prennent maintenant davantage leur place et ont moins besoin qu’autrefois de se laisser convaincre de médiatiser leur expertise.

« Avant on appelait la meilleure universitaire dans son domaine et elle nous répondait qu’elle n’était peut-être pas la mieux placée pour en parler. Il y avait un doute qu’on sent beaucoup moins en ce moment. »

   

Avec Stéphane Baillargeon

Méthodologie

Le Devoir a compilé 218 205 articles liés à la COVID-19 publiés en français au Canada entre le 1er janvier 2020 le 15 mars 2022 à l’aide du News API d’Event Registry, une plateforme qui utilise l’intelligence artificielle pour suivre l’actualité mondiale.

Seuls les articles publiés par les dix principaux médias canadiens francophones en ligne, soit Radio-Canada, La Presse, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec, TVA Nouvelles, Le Devoir, L’Actualité, Acadie Nouvelle, Métro et Les Affaires, ont été pris en compte. Lorsque le corps de plusieurs textes étaient le même, par exemple lorsqu’un article est publié sur plusieurs sites Web, un seul d’entre eux a été conservé pour l’analyse. Le nombre d'articles analysés s'élève à 108 341.

Nous avons ensuite dressé une liste d’experts et de politiciens à partir de diverses sources :

Professeurs d’université. Plus de 600 professeurs qui ont été désignés comme des experts COVID par leurs institutions d’enseignement (Université McGill, Université Concordia, Université de Montréal, Université du Québec à Montréal, Université Laval, Université de Sherbrooke, Université d’Ottawa et Institut national de la recherche scientifique) ;

Médecins. Environ 1400 médecins inscrits à l’annuaire de la plateforme « Québec Médecin » sous les catégories : maladies infectieuses, microbiologie, médecine d’urgence, soins intensifs ou santé publique. Cette liste n’est pas exhaustive;

Experts désignés par les gouvernements. Environ 350 experts dans des postes clés pour conseiller les gouvernements au sein d’organismes comme l’Agence de la santé publique du Canada, les groupes d’experts fédéraux liés à la COVID-19, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), les comités du ministère de la Santé du Québec (MSSS) liés à la COVID-19 et les directions de santé publique nationale et régionales ;

Politiciens. Près de 500 députés qui siègent à la Chambre des Communes et à l’Assemblée nationale du Québec et le millier de maires du Québec.

Notre robot a cherché tous les noms de ces listes parmi nos articles et comptabilisé dans quel média et quel jour ils y apparaissaient. Il a ensuite associé un genre à chaque personne de cette liste grâce au Gender API, un outil qui devine le genre associé à un prénom en y attribuant un certain degré de certitude. Lorsqu’il était de moins de 75 % (36 occurrences), nous avons consulté leur profil de chercheur ou de politicien pour y trouver le pronom utilisé. Seules les personnes citées au moins dix fois ont été conservées dans l’analyse.



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