Derrière la lutte contre la violence armée du SPVM

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après une année marquée par les violences armées à Montréal, l’EMAF a été formée en novembre dernier pour lutter contre la possession d’armes. Les enquêteurs ont mené lundi une importante perquisition à Saint-Léonard, dans l’est de Montréal.

Les rues de la métropole ont de nouveau été marquées cette fin de semaine par plusieurs incidents violents, avec la levée des mesures sanitaires. Le Devoir a pu suivre pour une toute première fois l’Équipe multisectorielle dédiée aux armes à feu (EMAF) lors d’une perquisition, lundi, au moment où les policiers multiplient leurs interventions pour que ce retour à la « vie normale » se fasse sans violence et sans armes.

« La pression des Montréalais est là, on la sent, et on se la met nous-mêmes aussi parce qu’on veut arrêter cette violence-là », mentionne le commandant au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) James Paixao, en entrevue lundi.

La réouverture des bars a été mouvementée, convient-il, mais les policiers travaillent d’arrache-pied pour assurer la quiétude dans tous les quartiers de la ville. « Évidemment, on le voit, depuis que les bars sont ouverts au centre-ville, il y a de la violence qui se passe autour de ces établissements. Ce sont des endroits où nos gangs criminalisés se tiennent et se croisent. Est-ce qu’il va y avoir une recrudescence ? On ne l’espère pas. On est prêts, nos équipes sont prêtes », assure-t-il.

En ce lundi printanier, le commandant attend, dans un véhicule banalisé, le feu vert qui nous laissera nous approcher les lieux d’une importante perquisition visant des membres d’un gang de rue de Saint-Léonard.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les policiers de l’EMAF ont mené lundi une perquisition dans un immeuble de logements de Saint-Léonard, dans l’est de Montréal.

« On veut que les citoyens puissent vivre dans leur quartier sans avoir peur », souligne l’homme qui dirige la section de lutte contre le crime organisé de la division sud-ouest.

Au cours de la dernière année, de nombreuses fusillades ont eu lieu, notamment dans des quartiers du nord et de l’est de la métropole, faisant plusieurs victimes collatérales, dont des adolescents.

En 2021, il y a eu 520 événements lors desquels une arme à feu était présente, utilisée ou non, réelle ou fausse, selon les données du SPVM. En janvier 2022, on en dénombre déjà 44. Quant aux saisies, elles ont permis à la police de mettre la main sur 674 armes à feu l’an dernier.

Des suspects à haute mobilité

L’opération à laquelle nous assistons découle d’une enquête qui a débuté à la mi-janvier à la suite d’un événement impliquant un adolescent de 14 ans blessé par balle. Les policiers avaient été appelés à lui porter secours alors qu’il se trouvait dans un logement à l’intersection du chemin de la Côte-des-Neiges et de l’avenue du Docteur-Penfield, dans l’arrondissement de Ville-Marie. « Le jeune homme a téléphoné au 911, mais il n’a pas été collaboratif par la suite », explique le commandant Paixao. Les suspects avaient déserté l’endroit avant l’arrivée des agents.

La mobilité des suspects représente d’ailleurs un des principaux défis des enquêteurs. « Ce qu’on voit beaucoup, ce sont des jeunes qui se déplacent dans les différents quartiers. Ils louent un appartement pour une très courte période, en font leur repaire quelques semaines et repartent vers un autre appartement pour éviter de se faire prendre, note-t-il. C’est souvent une course contre la montre. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Trois jeunes membres d’un gang de rue ont été arrêtés lors de cette importante frappe policière. Ils sont demeurés impassibles, la tête basse, lorsque les policiers les ont fouillés avant de les embarquer dans les auto-patrouilles.

Après deux mois d’enquête, deux individus ont pu être identifiés par les policiers. « Le but premier de cette enquête-là, c’est de retracer l’arme et la personne qui l’aurait déchargée, mais il se peut que ça nous conduise ailleurs », indique le commandant Paixao.

Une glorification des armes

 

Il est environ 8 h lorsque les huit membres de l’EMAF quittent les bureaux du centre opérationnel de l’arrondissement de Saint-Laurent.Le Devoir monte à bord avec deux sergents-détectives de l’escouade, formée en novembre dernier pour notamment lutter contre la glorification des armes auprès des jeunes.

« Dans ce dossier-ci, l’hypothèse la plus plausible, c’est que l’ado a été blessé à la suite d’une détonation accidentelle », explique un des enquêteurs, dont on doit préserver l’identité pour des raisons de sécurité.

Selon eux, le coût d’une arme de poing oscille autour de 5000 $ à 6000 $ « dans la rue ». Les jeunes en font souvent l’acquisition en groupe pour en avoir une garde partagée. « Ils sont liés à un gang de rue très spontané, très impulsif, et l’usage d’armes se fait souvent dans le but de vivre l’expérience », ajoute son collègue. « Intimider, faire des vidéoclips, vouloir impressionner… l’arme à feu, ça élève ton standing, tu montres que tu es capable de te défendre. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «On avait hâte à cette journée-là», lance un des enquêteurs de l’escouade lors d’une réunion d’équipe avec le commandant James Paixao.

Vers 9 h, le duo se stationne à proximité du lieu où aura lieu la frappe. Les enquêteurs s’attendent à trouver armes à feu, munitions, stupéfiants et iPhone contrefaits.

Puisque les individus sont possiblement armés, ce sont des agents du Groupe d’intervention tactique qui ouvrent la voie. Trois individus seront arrêtés dans les minutes qui suivent, dans un 3 ½ qu’ils partagent dans un immeuble anonyme de Saint-Léonard. Deux d’entre eux sont mineurs. On devine qu’ils étaient loin de se douter que les policiers les avaient dans leur mire. Les sergents-détectives font remarquer que l’appartement n’est même pas meublé. Les trois suspects y dormaient sur des matelas à même le sol. Les trois jeunes sont impassibles, la tête basse, lorsque les policiers les embarquent. Sur les lieux, les enquêteurs trouvent pratiquement tout ce qu’ils cherchaient.

Dans les prochaines heures, ces jeunes devraient être accusés de possession en vue du trafic de stupéfiants, de possession d’une arme à feu prohibée ainsi que de fraudes liées à des téléphones contrefaits.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après deux mois d’enquête, les informations recueillies par les policiers les ont menés dans un 3 ½ de Saint-Léonard, où deux suspects se trouvaient en possession d’armes, de stupéfiants et de cellulaires contrefaits.

Le Devoir quitte les lieux, mais les enquêteurs poursuivront leur travail une bonne partie de la journée. En traversant la ville, le commandant Paixao maintient que la situation à Montréal est maîtrisée. « Quand on compare Montréal à toutes les grandes métropoles, on peut dire qu’on est une ville sécuritaire. »

La lutte contre les armes à feu passe aussi par un changement de culture. « La police ne peut pas faire face à cette violence seule. Notre travail, c’est la répression des crimes, mais combattre la banalisation de cette violence, c’est un travail qui va au-delà de nous, c’est un travail de société », fait-il valoir.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des agents du Groupe tactique d’intervention ont sécurisé les lieux avant l’entrée des enquêteurs de l’EMAF. Un bélier a été utilisé pour défoncer la porte de l’appartement, où on a retrouvé une arme à feu.

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