Vague de décès de nourrissons au Nunavik

Les policiers ont retrouvé l’an dernier 12 nourrissons sans vie au Nunavik. Bouleversé par ce nombre de décès survenus dans des circonstances obscures ou inexpliquées, le chef de la police de la région a alerté le bureau du coroner du Québec. Chargée de tous ces dossiers, la coroner Geneviève Thériault estime qu’il y a lieu de s’inquiéter.
Le corps de Jasmine était encore chaud lorsqu’un proche l’a découvert. En entrant dans la chambre familiale, il a trouvé la petite de 2 mois couchée sur le côté, la bouche collée contre le dos de son père. En la prenant dans ses bras, il s’est aperçu qu’elle avait cessé de respirer.
Incapable d’obtenir la ligne d’urgence, il a décidé d’aller chercher du secours en véhicule tout-terrain. À leur arrivée sur les lieux, les policiers ont trouvé la petite étendue sur un oreiller. Un agent l’a transportée jusqu’à la voiture de patrouille, où un de ses collègues a tenté de la réanimer pendant qu’ils se rendaient au dispensaire de ce petit village nordique. Malgré les manœuvres que le personnel médical a poursuivies pendant une heure, la petite n’est pas revenue à la vie. Les causes de son décès demeurent inexpliquées. Sa mort a été classée comme un syndrome de mort subite du nourrisson par le bureau du coroner.
Dans cette enquête sur les morts d’enfants qui ont fait l’objet d’enquêtes du coroner, Le Devoir a choisi de ne pas publier les noms de famille des bébés ni les noms des villages où ces drames se sont produits pour ne pas ajouter à la douleur de leurs proches. Le Devoir a sollicité, en vain, des entrevues avec ces familles. La Régie de la Santé et des services sociaux du Nunavik a également décliné nos demandes d’entrevues avec des sages-femmes inuites.
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« [L’année] 2021 a été catastrophique », lance au téléphone le chef de la police du Nunavik, Jean-Pierre Larose. Bouleversé par l’accumulation de cas semblables à celui de la petite Jasmine, le chef Larose a décidé d’alerter le bureau du coroner dès le mois d’avril 2021, alors que 5 décès avaient déjà eu lieu.
« Il y avait environ 2 décès par an depuis mon arrivée en poste en 2018. En 2021, il y en a eu plus que tous ceux causés par la pandémie [10]. Ça n’a pas de bon sens. »
La coroner Geneviève Thériault a été mandatée pour faire la lumière sur la situation. Elle s’est penchée sur les circonstances de la mort de Jasmine et sur celles des 11 autres enfants de moins de trois ans dont les décès sont survenus dans des circonstances obscures ou inexpliquées l’an dernier au Nunavik. Les cinq premiers dossiers analysés à ce jour par la coroner sont classés dans la catégorie Syndrome de mort subite du nourrisson.
« À Puvirnituq, quand on arrive à l’aéroport, quand on tourne le coin, il y a un drapeau du Québec. Chaque fois, je ferme les yeux et je me demande s’il va être en berne. Il est en berne quand il y a des décès dans le village, et il y a des mois où il ne se relève jamais », raconte Marie-Laure Vachon, sage-femme au Nunavik depuis trois ans et demi. Les morts d’enfants », c’est un sujet dont tout le monde parle, surtout les infirmières des dispensaires. Quand il y a des décès, ça remue toute la communauté. Tout le monde se connaît », explique Mme Vachon.
Bien qu’elle n’ait pas encore terminé la rédaction de l’ensemble des dossiers de 2021, la coroner Thériault affirme d’ores et déjà dans un de ses rapports rendus publics qu’il y a un « nombre disproportionné de décès de nourrissons au Nunavik comparativement au reste de la province ». « Il y a lieu de s’en inquiéter », écrit-elle.
Le taux de mortalité infantile au Nunavik est près de 7 fois plus élevé que dans le reste du Québec (selon les statistiques du recensement de 2016, les plus récentes disponibles).
Le Devoir a analysé les rapports du coroner de 2015 à 2021 concernant les décès d’enfants de moins d’un an dans le Nord : 31 enfants inuits sont décédés au Nunavik (13 000 habitants) contre 7 sur les Terres-Cries-de-la-Baie-James (20 000 habitants).
Mort subite du nourrisson
Selon notre compilation, le syndrome de mort subite du nourrisson (SMSN) est la première cause de décès de ces bébés au Nunavik, suivie des infections pulmonaires. Le SMSN est défini comme étant le décès subit d’un enfant de moins d’un an qui demeure inexpliqué après une investigation approfondie. Il se produit généralement durant le sommeil et le plus souvent entre l’âge de deux et quatre mois. Si on ignore les causes du SMSN, on en connaît bien les facteurs de risque.
La veille de son décès, la petite Jasmine et ses parents sont allés chez des amis. Le père de la petite fille de 2 mois a partagé son matelas avec elle, en la couchant sur un oreiller. Le rapport de la coroner mentionne que le père était fatigué et avait consommé du cannabis dans la soirée. Jasmine a été retrouvée inanimée contre lui au petit matin. « La fatigue et la consommation de drogue pouvaient nuire à sa vigilance, et il est possible qu’il ne se soit pas aperçu que Jasmine avait glissé de l’oreiller sur laquelle elle avait été placée […] toutefois, […] Jasmine pouvait déjà être décédée dans son sommeil avant de glisser vers son père », précise la coroner dans son rapport.
Dans le contexte socio-économique du Nunavik, les facteurs de risque de mort subite du nourrisson sont décuplés. Les experts citent le tabagisme (pendant et après la grossesse) et le fait de faire dormir le nourrisson sur le ventre comme les deux facteurs de risque les plus importants.
« À Puvirnituq, au moins 90 % de la population fume. Les femmes ne vont pas nécessairement arrêter de fumer pendant leur grossesse », explique Marie-Laure Vachon, sage-femme au Nunavik, qui accompagne les femmes tout au long de leur grossesse et après leur accouchement. « J’ai tellement de facteurs socio-économiques à prendre en compte. On va d’abord protéger les femmes de l’alcoolisme fœtal et de la violence conjugale. La cigarette arrive un peu en dernier , admet-elle, résignée.
La Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik indique que, comme partout ailleurs au Québec, les futurs parents sont informés des mesures à prendre pour réduire les risques du syndrome de mort subite du nourrisson. « Mais les mettre en place, c’est difficile quand on partage son logement avec plusieurs personnes », précise la coroner Thériault.
Trop peu de logements
En visite chez des proches, Annie-Joy, 4 mois, s’est endormie auprès de sa mère sur un matelas en mousse pour deux personnes posé à même le sol. À leurs pieds se trouvait un autre enfant. Le père de la petite était étendu sur le plancher. À leur réveil, Annie-Joy ne respirait plus.
« Plusieurs facteurs de risque de mort subite du nourrisson étaient présents, comme l’exposition à la fumée pendant la gestation et après la naissance, l’exposition à l’alcool et au cannabis pendant la gestation, le partage de lit, la présence d’oreillers et de couvertures dans le lit », indique le rapport de la coroner Thériault.
Décédé quelques semaines plus tard, le petit James, 1 mois, grandissait dans les mêmes conditions qu’Annie-Joy. Il a été retrouvé au petit jour en arrêt cardiorespiratoire sur son matelas de bébé posé à terre, toujours emmailloté dans sa couverture. « Il est également possible que le fait que cinq autres personnes dormaient dans la même chambre ait été un facteur de risque additionnel même si l’enfant dormait seul sur son matelas », indique le rapport analysant son décès.
Au Nunavik, 60 % des enfants de moins de 6 ans grandissent dans une maison surpeuplée. « Il faut parler des décès des bébés, mais, trop facilement, le préjugé qui va ressortir, c’est que ce ne sont pas de bons parents. C’est difficile d’être un bon parent quand on doit habiter à 15 dans une maison », affirme la Dre Faisca Richer, médecin-conseil à la Direction régionale de la santé publique du Nunavik, qui consacre sa carrière à la santé des Autochtones.
La Dre Richer est catégorique : ce manque de logement à un impact direct sur la santé des Nunavimmiuts. « Même si les parents vont avoir été sensibilisés à fumer dehors, ça ne veut pas dire que l’ensemble des personnes sous le même toit vont le faire. Quand on est 15 et que le jeune couple n’est pas le propriétaire du logement, il ne peut pas imposer à tout le monde de fumer dehors. Donc les bébés vont être exposés à plus de tabagisme », indique la Dre Richer.
Afin de prévenir les morts subites du nourrisson, des distributions de lits de bébé ont été organisées localement. « Quand tout le monde est couché, il y a des matelas partout. Quand on a fait notre distribution, les lits de bébé se retrouvaient dans les déchets parce qu’il n’y avait pas de place pour les mettre ! Le cododo va augmenter dans des circonstances comme ça. La mère a un matelas et cinq enfants. Elle va dormir avec ses enfants en bas âge », explique la Dre Richer.
Un retard difficile à rattraper
Quelles solutions peuvent être envisagées pour changer la donne ?
« Construire des maisons », soupire la Dre Richer. « Il faut construire des maisons. Les parents sont souvent désemparés et à la remorque de l’endroit où ils peuvent vivre. Ils auront un logement à eux quand leurs enfants seront grands », ajoute-t-elle.
Le Nunavik compte près de 13 000 habitants, dont 97 % habitent dans des logements sociaux. En novembre 2021, 1184 ménages étaient en attente d’un logement. Une situation qui ne cesse de s’aggraver d’année en année puisque le nombre de nouvelles constructions n’arrive pas à suivre le taux de natalité, qui représente 2,5 fois celui du reste du Québec.
« Il en manque 800 chaque année parce que, même si on en construit 150, on n’arrive pas à rattraper le taux de natalité, qui est plus élevé dans le Nord », indique Marie-Christine Vanier, directrice générale adjointe intérim de l’Office municipal d’habitation Kativik.
« Ce n’est pas facile à régler. Même si on voulait injecter de grosses, grosses sommes et construire 800 logements demain, les prix des matériaux ont explosé. La main-d’œuvre vient du Sud. Les amener dans le Nord… C’est complexe », poursuit Mme Vanier. En outre, la pandémie a ralenti considérablement la construction.
Un problème de santé publique
« Proportionnellement, la région a dû faire face à plus de cas de COVID en quatre mois qu’il y en a eu à Montréal en deux ans… », lance la Dre Faisca Richer.
La Dre Richer explique que cette flambée des cas de COVID-19 illustre parfaitement les problèmes de santé causés par le manque de logements.
« Ça entrait dans un village et ça partait en fou. Il y a une certaine proportion des morts subites du nourrisson qui sont en fait des infections respiratoires. Nous, on les voit les bébés qui toussent. Un bébé qui tousse, ça n’a pas de bon sens ! » déplore la Dre Richer.
Elle estime que la pénurie de logements doit être considérée comme un problème de santé publique.
« Les Inuits ont leurs responsabilités et ils vont se reprendre en main quand ils auront la possibilité de le faire. Mais, en ce moment, il faut déjà construire des maisons. […] C’est ça le scandale », lance-t-elle.