Meurtri par la pandémie, le Village veut se relever

La pandémie de COVID-19 a porté un coup dur au Village: les confinements qui se sont enchaînés pendant deux ans ont eu un impact majeur sur la fréquentation de plusieurs commerces, en particulier les bars, les karaokés et les restaurants.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La pandémie de COVID-19 a porté un coup dur au Village: les confinements qui se sont enchaînés pendant deux ans ont eu un impact majeur sur la fréquentation de plusieurs commerces, en particulier les bars, les karaokés et les restaurants.

La scène est quotidienne. La rue Sainte-Catherine, du côté de la rue Saint-Hubert et de la Place Dupuis, a des airs d’abandon. La devanture de certains commerces de l’artère montréalaise est placardée de planches de bois. Des hommes, tuques enfoncées sur la tête, boivent une canette de bière dans l’antre discret de l’entrée d’un bâtiment fermé. D’autres grappes d’itinérants sont sur le trottoir et côtoient des employés en pause qui fument une cigarette et des personnes qui circulent d’un pas pressé.

Yousef et Spenser, deux agents d’accueil de la Société de développement commercial (SDC) du Village, se font accueillir avec allégresse et avec de petits coups sur le poing lorsqu’ils s’approchent. « Au début, ils étaient très méfiants, ils se demandaient si on était avec la police », glisse Yousef. Le lien de confiance s’est bâti peu à peu, et le jeune homme prend un soin bien particulier à ce qu’on ne lui accole pas l’étiquette de mouchard. Les agents prennent des nouvelles de chaque personne et poursuivent leur route. Une des femmes, au regard défoncé et perdu, les inquiète.

Un peu plus loin, devant la station de métro Berri-UQAM, les deux agents donnent des informations sur une ressource en logement à une femme dans la cinquantaine en fauteuil roulant et qui cherche un toit. Ils sont contents de la voir : cela faisait plusieurs mois qu’ils ne l’avaient pas croisée, car elle était hospitalisée.

Spenser, un jeune homme vif de 22 ans qui était agent de sécurité jusqu’à tout récemment, raconte recevoir beaucoup d’appels des commerçants, notamment si quelqu’un dort sur le terrain d’un commerce ou consomme de la drogue devant une terrasse le beau temps venu. Certains coopèrent, d’autres non. « Nous sommes un tampon entre la police et les itinérants, illustre-t-il. Parfois, ils sont plus coopératifs avec nous, comme ils nous connaissent. »

Ils sont six agents d’accueil à parcourir les rues durant le jour et le soir. C’est la conversion temporaire en refuge de l’hôtel Dupuis pendant la pandémie qui a forcé la mise sur pied de ce projet-pilote, en janvier 2021. Le projet, au coût de près de 215 000 $, sera reconduit jusqu’en décembre prochain et dépend d’une contribution à hauteur de 150 000 $ en provenance de l’arrondissement Ville-Marie.

« Les activités tournent beaucoup autour de la transmission d’informations et la sensibilisation, explique Sophie Auger, la coordonnatrice des agents d’accueil à la SDC. L’approche est de désamorcer et d’essayer d’éviter les escalades. Des situations ont été défaites avant que ça tourne mal. »

« Ça a diminué le nombre d’appels au 911 », ajoute Gabrielle Rondy, directrice générale par intérim de la SDC du Village.

Un forum sur l’avenir du Village

La pandémie a porté un coup dur au Village, avec les confinements qui se sont enchaînés pendant deux ans et qui ont eu un impact sur la fréquentation de plusieurs commerces, notamment les bars, les karaokés et les restaurants. Dans un coup de sonde que la SDC a effectué récemment auprès des commerçants, l’itinérance est l’enjeu qui préoccupe le plus 76 % des répondants. Viennent ensuite la criminalité et l’image du Village.

L’heure est maintenant à la relance, à l’optimisme et à la revitalisation, avec l’espoir de revoir les touristes étrangers débarquer à Montréal et d’avoir une reprise plus soutenue des activités à la suite de la vague Omicron de cet hiver.

« On va mettre le paquet », lance Gabrielle Rondy. « Il n’y a pas d’activités commerciales proches de la Place Dupuis, illustre-t-elle. On veut faire un potager urbain en médiation et cohabitation sociale pour animer ce secteur. » Elle espère faire du Village un exemple réussi de « cohabitation positive » plutôt que de chasser certains groupes de personnes.

De son côté, l’arrondissement de Ville-Marie mise sur quelques actions immédiates et sur un Forum sur l’avenir du Village qui se tiendra cet été, qui se veut inclusif et prendra la forme de consultations ouvertes à tous. Il s’articulera autour de trois grands axes : le développement économique, le développement social et le réaménagement de la rue Sainte-Catherine.

« On veut savoir quelles actions poser pour que le Village ne périclite pas et qu’on ressorte plus fort de la pandémie, souligne Robert Beaudry, conseiller municipal pour le district de Saint-Jacques pour Projet Montréal. Le Village n’est pas du tout mort, mais c’est certain qu’il a été très affecté. » Il y a encore des locaux vacants, et il s’agit d’un quartier qui a été particulièrement touché depuis deux ans quand on le compare aux autres, dit-il.

« Dans les mesures qui ont été mises en place, nous voulons voir quels ont été les vecteurs de succès, qui peut les porter et comment les mettre de l’avant, ajoute-t-il. On veut que le futur aménagement de Sainte-Catherine favorise le développement commercial, mais aussi la cohabitation sociale, sans effet d’embourgeoisement. » Il cite en exemple les Jardins Gamelin à la place Émilie-Gamelin, où un équilibre est en voie d’être atteint selon lui entre populations marginalisées, familles et visiteurs.

Cohabitation épineuse

 

Cette fameuse cohabitation n’est pas toujours facile à atteindre avec la population bigarrée qui fréquente le Village. Le fossé est parfois très grand entre résidents, commerçants et populations marginalisées, certains souhaitant que d’autres disparaissent du décor.

Rue Sainte-Catherine, près de Papineau, deux jeunes femmes au début de la vingtaine lancent de grands cris enthousiastes en direction de Spenser et Yousef. Elles traversent la rue au pas de course pour les rejoindre. Avec une rapidité déconcertante, l’une raconte être en arrêt de travail après avoir avalé récemment une bouteille de « ses pilules », car elle était en « débuzz de crystal meth » et voulait dormir. L’autre a été incarcérée récemment à cause d’une altercation avec des policiers.

Pendant la discussion, elles narguent une voiture de police qui passe. Lorsque Le Devoir leur explique le propos du reportage et leur demande ce qu’elles pensent des enjeux de cohabitation dans le Village, l’une estime que « les gens manquent d’ouverture d’esprit ». « J’ai déjà été dans la rue, et les gens ont vraiment des jugements. Pas tout le monde, je ne veux pas généraliser, mais plusieurs, renchérit son amie. Tu es dans la rue, et certains te disent “rentre dormir chez toi”. Mais je n’en ai pas, de maison. » Les deux jeunes femmes s’inquiètent aussi d’histoires de personnes qui ont été poignardées dans le secteur.

On veut que le futur aménagement de Sainte-Catherine favorise le développement commercial, mais aussi la cohabitation sociale, sans effet d’embourgeoisement

La Corporation de développement communautaire (CDC) Centre-Sud, qui participera au Forum mis en place par l’arrondissement, espère de son côté que réaménagement et revitalisation ne seront pas synonymes de « tasser » des gens. « Ce sont des êtres humains. Ils ont un réseau dans le Village et des ressources. C’est la place où ils vivent, lance Laurie Pabion, directrice par intérim à la CDC. Si on les tasse, ils iront plus à l’est, et ça ne finira jamais. Cette logique est sans fin. »

Et comment atteindre une certaine harmonie ? « Ce sont des gens qui ne se parlent pas et qui ont plein de préjugés. Et ça va dans tous les sens, les personnes itinérantes comme celles qui ont un logement ou un commerce, pense-t-elle. Mais est-ce que ces différentes populations ont des occasions réelles de se parler ? Et de se parler autrement de la façon habituelle dont elles le font ? »



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