Rester ou retourner en Ukraine?

L’étudiante de l’Université de Toronto Inna Ivanova a discuté avec Diana Kinash.
Photo: L’étudiante de l’Université de Toronto Inna Ivanova a discuté avec Diana Kinash.

« Devrais-je rester ici ou retourner en Ukraine ? » C’est la question que se posent de nombreux Ukrainiens à l’étranger en ce moment. Diana Kinash, 22 ans, est du lot. Originaire de la région de Ternopil, dans l’ouest du pays, l’étudiante de l’Université de Toronto n’a presque pas arrêté de suivre l’actualité dans sa terre natale depuis le début de l’invasion, le 24 février.

Ses parents sont en sécurité au Royaume-Uni, où habite sa sœur, mais les communications avec certains membres de la famille ont été interrompues depuis l’invasion. « Je n’ai pas eu de nouvelles de deux de mes cousins », raconte-t-elle. L’un d’entre eux, âgé de 32 ans, a une formation militaire et fait partie de la Force de défense territoriale ukrainienne.

À défaut d’une aide militaire ou médicale immédiate, l’étudiante en science politique, à deux mois de la graduation, pense pouvoir prêter main-forte dans le renouveau politique de son pays. Son président, Volodymyr Zelensky, a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille lors de sa campagne en 2019 et Diana Kinash veut contribuer au combat. « Pendant des années, nous avons eu de la corruption et les personnes n’avaient pas confiance envers leur gouvernement », souligne-t-elle. « C’est important que les jeunes apprennent de cela et améliorent la situation », mentionne-t-elle.

Diana Kinash, qui est arrivée à Toronto en 2018 pour étudier, dit ne pas être seule : les Ukrainiens de sa génération qui étudient en science politique ou en droit comme elle sont conscients du niveau de corruption. « Nous tentons d’améliorer la situation puisque nous ne sommes pas motivés par l’argent. Nous voulons améliorer le système puisque nous devons vivre dans celui-ci ».

Distraction constante

 

C’est cette corruption qui a incité le père d’Inna Ivanova, un homme d’affaires, à quitter l’Ukraine. L’étudiante de l’Université de Toronto, née près de la frontière avec la Slovaquie, est arrivée seule au Canada en 2001. Son père y était déjà depuis trois ans ; sa mère est arrivée au pays en 2006. Les dernières semaines ont secoué Inna Ivanova et l’ont rendue anxieuse. De nombreux membres de sa famille sont toujours en Ukraine.

À la fin du mois de février, l’étudiante de 35 ans a décidé de faire part de ses sentiments sur le forum d’échanges Reddit, qui a une page consacrée à l’Université de Toronto. « J’ai manqué des semaines d’école et de travaux en raison du stress », explique Inna Ivanova au Devoir. Plusieurs de ses pairs ont répondu, ce qui a fait chaud au cœur, dit l’étudiante en anthropologie. Diana Kinash était du groupe.

La dernière ligne droite vers la diplomation est éprouvante émotionnellement et mentalement, ajoute Mme Kinash. L’étudiante a dû demander à ses professeurs de reporter leurs échéanciers pour ses travaux. L’invasion a eu lieu lors de la semaine de lecture à l’université ; des examens attendaient plusieurs étudiants au retour de celle-ci. « Je me sens un peu seule parfois donc mes échanges avec d’autres Ukrainiens m’ont aidé », dit-elle.

Inna Ivanova planifiait compléter ses études à temps partiel l’année prochaine, puis s’inscrire à la maîtrise. « Mais ton futur est mis en attente quand tu es désorientée de cette façon », poursuit-elle du même souffle. Retourner en Ukraine est une option à laquelle elle pense souvent. « Je me sens impuissante ici », dit-elle. Son oncle réside toujours dans sa ville natale, Oujhorod, maintenant inondée de réfugiés. Après sa graduation, la reconstruction du pays sera sur la liste d’options à considérer. Avant la guerre, elle n’avait jamais pensé revenir de manière permanente.

Quel avenir ?

La capacité des Ukrainiens à l’étranger de mettre à profit leurs connaissances pourrait dépendre de l’état du pays à l’issue du conflit et de la durée de celui-ci. D’après la secrétaire d’État aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, la guerre pourrait durer pendant environ dix ans ; des représentants du gouvernement américain pensent qu’elle pourrait possiblement s’étaler sur vingt ans.

Diana Kinash n’a pas mis les pieds dans le pays en deux ans, mais pense y retourner cet été, à condition que la situation s’améliore. Pour l’instant, sa région natale dans l’ouest du pays n’a pas autant été touchée que celles à l’est, mais cela pourrait changer. Dimanche, une attaque sur une base militaire à 25 kilomètres de la frontière polonaise a fait plus de trente victimes.

La jeune étudiante de 22 ans n’a pas encore commencé à penser au visage de son pays natal à son retour. Habitée d’espoir, elle s’accroche à la possibilité que l’invasion russe ne se rende pas dans son village, à une heure de la ville de Ternopil. « C’est un peu ridicule de penser ainsi », admet-elle, « parce que l’invasion a un impact sur tout le pays, pas seulement une région en particulier ».

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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