Sans même toucher le sol canadien, la guerre s’est immiscée dans nos vies

Une résidente âgée voyait son chez-soi partir en fumée.
Photo: Vadim Ghirda Associated Press Une résidente âgée voyait son chez-soi partir en fumée.

Depuis près de trois semaines, l’horreur défile en direct sur nos écrans. De la destruction à grande échelle, de la souffrance indicible et des vies pulvérisées par ce qu’il y a de plus sombre dans la nature humaine. Même si la guerre qui a éclaté en Europe n’a pas touché le sol canadien, elle s’est immiscée dans notre quotidien, nos conversations et nos réflexions. Elle s’est également taillé une place dans les cabinets des psychologues.

« Manifestement, [la guerre entre la Russie et l’Ukraine] affecte le bien-être psychologique des Québécois. C’est une préoccupation qu’on entend », indique la Dre Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue clinicienne.

D’autant plus que ce nouvel événement imprévu survient après deux ans de pandémie. « On était déjà émotionnellement sollicités. Et là, on rajoute une situation de guerre qui est très prenante, qui est menaçante, et dans laquelle on se sent impuissants », ajoute-t-elle.

Une lecture que partage la Dre Pascale Brillon, également psychologue clinicienne et professeure au Département de psychologie de l’UQAM. « Ça rajoute une couche d’incertitude, alors qu’on en a eu beaucoup depuis deux ans et qu’on avait l’impression qu’on s’en sortait enfin. Et ça nous met psychologiquement devant les yeux une situation qui ne correspond pas à nos valeurs, qui met en évidence un aspect de la société qui peut être laid, révoltant, et qui peut susciter de la colère et même de la haine. » Des émotions qui peuvent demander beaucoup d’énergie, poursuit-elle.

Chez certaines personnes, la peur, le stress et l’anxiété peuvent également se faufiler auprès de l’incertitude, de l’impuissance et de la colère. « On entend le retour de scénarios catastrophiques, mais avec un changement de sujet. On est passé de “est-ce qu’il va y avoir un autre variant encore plus mortel” à “est-ce que l’OTAN va être attaquée ou va être obligée de se mêler au conflit” », rapporte Pascale Brillon.

Photo: Felipe Dana Associated Press Un autre immeuble résidentiel a été bombardé par les troupes russes mardi, à Kiev. Les pompiers tentaient d’éteindre le bâtiment en flammes.

Outre des préoccupations relatives à la sécurité mondiale (« Est-ce qu’il va y avoir une troisième guerre mondiale ? »), Geneviève Beaulieu-Pelletier et Pascale Brillon entendent également des inquiétudes quant à l’avenir qui redevient incertain (« Je pensais enfin aller voir ma famille en Europe cet été, mais là, je me demande si je dois y aller »), à l’impuissance (« Qu’est-ce que je peux faire pour aider ? ») et à la culpabilité (« Pourquoi je me plains, alors que ce qu’ils vivent là-bas est tellement pire ? »).

Une culpabilité nourrie par une dissonance qui s’immisce entre l’horreur de la guerre vécue par ces personnes auxquelles on peut facilement s’identifier et la poursuite de nos activités quotidiennes drapées d’insouciance, des soupers arrosés entre amis aux sorties en ski en famille, par exemple.

« On se sent mal de continuer nos vies, mais c’est vraiment important de le faire pour garder notre bien-être psychologique, souligne Geneviève Beaulieu-Pelletier. Il faut trouver un équilibre en s’informant, tout en se protégeant. En étant aussi dans autre chose, en ayant du plaisir et en se rappelant que ça n’aidera pas plus la population là-bas si je ne me permets plus de vivre. »

Être dans l’action

Pascale Brillon, qui a fondé l’Institut Alpha, spécialisé dans le traitement de l’anxiété et du stress post-traumatique, propose plusieurs actions pour surmonter les symptômes actuels de stress et d’anxiété et pour maximiser notre vitalité.

La psychologue recommande notamment un dosage de l’exposition à la violence. « On a l’impression [à la télévision et dans les images diffusées sur Internet] d’être sur le champ de bataille. C’est trop, dit-elle. Ce n’est pas nécessaire pour avoir de l’empathie et comprendre la situation politique internationale. »

Geneviève Beaulieu-Pelletier ajoute à cet égard qu’il est possible de développer des symptômes de choc post-traumatique même si on ne se trouve pas directement dans la situation terrifiante. « En regardant beaucoup [ce qui se passe en Ukraine], on peut être en train de se créer des images traumatiques qui vont nous affecter à long terme. »

Pour contrer le sentiment d’impuissance, la recommandation de Pascale Brillon est de se mettre dans l’action. « Si vous vivez de la détresse parce que tous vos neurones miroirs sont activés [ce qui nous permet de nous reconnaître dans des situations vécues par des Ukrainiens], sachez qu’il y a plein d’initiatives en ce moment pour faire des paniers, des collectes de fonds et être dans le concret. »

Elle nous suggère également de cultiver notre « souplesse cognitive » en soustrayant de notre vocabulaire des termes comme « tous les Russes », « toujours », « jamais », « il faut que », « je dois » ou encore « on ne s’en sortira jamais ». « Les mots absolus contribuent à la détresse », précise-t-elle.

Il est également primordial de faire de l’exercice pour faire baisser les niveaux de cortisol et d’adrénaline et augmenter les endorphines, d’être en contact avec la nature, de s’exposer à la lumière du jour et de faire attention à notre sommeil, dit-elle.

Avec cette crise humanitaire qui s’aggrave chaque jour sous nos yeux, un sentiment d’injustice peut également être nourri. L’issue de cette guerre lancée par la Russie pourrait aussi nous mettre devant le fait que ce n’est pas toujours le bon qui gagne. Mais rien ne sert pour l’instant de s’attendre au pire, mentionne Geneviève Beaulieu-Pelletier. « Ça peut être approprié en ce moment d’avoir un certain recul qui nous permet d’espérer que ça va aller pour le mieux, mais en même temps d’être conscient que les choses peuvent se passer différemment que dans les films. »

Et s’il y a un aspect positif que la pandémie nous a montré, c’est bien qu’on est capables de se serrer les coudes lorsque la situation le dicte, relève Pascale Brillon. « On sait que la population est capable de se mobiliser et de faire des sacrifices pour le bien commun. Si on s’était posé la question il y a trois ans, il y a bien des gens qui ne l’auraient pas cru. Mais on sait maintenant qu’on pourra compter sur nous tous si on doit traverser une autre adversité collective. »

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