Oublié, le pouvoir ouvrier?

Cortège funéraire d’Herman Saint-Gelais à Sept-Îles, le 15 mai 1972. Dans l’effervescence du Front commun syndical au Québec, le jeune homme a été tué par un chauffard qui avait décidé de foncer dans des grévistes, faisant plusieurs blessés.
photographe inconnu, Écosociété Cortège funéraire d’Herman Saint-Gelais à Sept-Îles, le 15 mai 1972. Dans l’effervescence du Front commun syndical au Québec, le jeune homme a été tué par un chauffard qui avait décidé de foncer dans des grévistes, faisant plusieurs blessés.

Au matin du 10 mai 1972, Théodore Leblanc en a assez des manifestations syndicales à Sept-Îles. Dans cette ville ouvrière de la Côte-Nord, les manifestations prennent des proportions quasi insurrectionnelles tandis que l’État s’emploie, partout au Québec, à réprimer les syndicats. Leblanc, un organisateur local du Parti libéral, veut en finir. Il monte à bord de sa grosse voiture américaine. Et il fonce, à tombeau ouvert, sur les manifestants rassemblés devant le palais de justice.

Dans sa course, la voiture de Leblanc fauche une quarantaine de manifestants. L’accumulation des corps finit par immobiliser le véhicule, sans pour autant que son conducteur cesse d’appuyer à mort sur l’accélérateur. C’est presque un miracle de trouver au final un seul mort : Herman Saint-Gelais, un « paisible travailleur de 22 ans ».

Mais pourquoi ce drame, dont tous les journaux parlent, est-il vite oublié ? Même la pierre tombale de la victime fait l’impasse sur la cause de sa mort. Le monument affirme en effet que Saint-Gelais a été victime d’un « accident »…

Pour Pierre-Luc Junet et David Simard, les réalisateurs du documentaire Pouvoir oublier, ce drame fait figure de symbole. Il cristallise toute une époque de revendications déçues que recouvre comme un linceul la mémoire du premier front commun syndical en 1972. L’heure est alors aux revendications des employés de l’État, laissés pour compte dans le développement rapide de celui-ci. Alors ministre de la Fonction publique, Jean-Paul L’Allier va jusqu’à affirmer qu’améliorer la condition des employés va conduire à réduire les services publics, à repousser pour une génération les projets de salaire minimum et d’assurance médicaments… Au printemps 1972, les tensions avec le gouvernement culminent. Après une grève générale, c’est l’arrestation et l’incarcération des trois principaux chefs syndicaux : Marcel Pepin (CSN), Louis Laberge (FTQ) et Yvon Charbonneau (CEQ).

En plus de s’appuyer sur des documents d’archives et de reconstitutions aux images léchées, Pouvoir oublier donne la parole à plusieurs syndicalistes. On entend, entre autres, Gérald Larose, Monique Simard, Clément Godbout, Lorraine Pagé, Louis Roy, Michel Rioux, Jocelyn Dupuis ainsi que quelques spécialistes de l’histoire des mouvements populaires.

La quête d’un royaume

Dans 1972. Répression et dépossession politique, un livre qui paraît lui aussi ces jours-ci, l’essayiste Olivier Ducharme montre en quoi la société québécoise se trouve en quête d’« un royaume sans roi », pour reprendre les mots du cinéaste et essayiste Pierre Perrault. Cette année-là, les femmes débarquent dans les tavernes, même si la loi leur en interdit l’accès. Des policiers armés les évacuent de force. La crise d’Octobre est à peine passée. Une des figures fortes du Front de libération du Québec, Pierre Vallières, fait volte-face et rallie le Parti québécois. Son alter ego, Charles Gagnon, critique ce choix. « Le Parti québécois ne fera pas la révolution, déclare-t-il. On peut même se demander s’il fera l’indépendance. » Gagnon décide plutôt de plonger plus en avant dans la culture d’un marxisme dont il espère — en vain — tirer des fruits pour sa société.

En cette année 1972, le sociologue Fernand Dumont déclare que le Québec se dirige tout droit vers le socialisme, mais qu’il reste à savoir quelle en sera la forme. La présentation de la pièce de Claude Gauvreau Les oranges sont vertes fait scandale. La ministre de la Culture, Claire Kirkland-Casgrain, refuse de soutenir le rayonnement de l’œuvre de Michel Tremblay, en jugeant de haut l’usage de la langue populaire dans l’art. Le développement hydroélectrique de la baie James est décrété sans même avoir été discuté au préalable avec les occupants du territoire touché. Le film L’Acadie, l’Acadie ?!? de Pierre Perrault et Michel Brault, interdit de diffusion pendant un moment, tout comme 24 heures ou plus, de Gilles Groulx, font réfléchir sur ce qui guette la société si elle ne parvient pas à sortir du moule qui la comprime.

À l’époque, rappelle le documentaire diffusé cette semaine par Télé-Québec, les employés de la fonction publique réclament de meilleures conditions de travail et un salaire plus décent. La majorité des employés ne gagne pas 100 $ par semaine. Mais l’État ne veut rien entendre. Ce n’est pas nouveau. Au début des années 1960, le premier ministre Jean Lesage avait affirmé, pour refuser de négocier avec ses employés, « que la reine ne négocie pas avec ses sujets ». Même René Lévesque, pourtant réputé sensible aux revendications sociales, s’est dissocié à quelques reprises des revendications syndicales. En ce début des années 1970, les syndicats se placent en opposition carrée avec l’État. Et les coups de matraque pleuvent. Le 21 avril, après une partie de bras de fer, l’État décrète qu’un retour forcé au travail est exigé. Les trois principaux dirigeants du Front commun sont incarcérés, même si ceux-ci ont fini par décréter, à la toute dernière minute, qu’il vaut mieux se soumettre à la loi.

La parole de Chartrand

 

Le bouillant Michel Chartrand reproche aux trois représentants syndicaux de faire le jeu du « syndicalisme d’affaires ». Chartrand plaide, tout comme son ami écrivain Pierre Vadeboncœur, pour un autre usage du syndicalisme. Le syndicalisme de combat qu’ils préconisent entend changer profondément le cadre de vie des gens, sans se limiter à quémander de simples rattrapages de salaire.

Pour Chartrand, « le nombre actuel de travailleurs syndiqués constitue une force suffisante » pour renverser la vapeur, à condition que les Québécois « cessent d’être peureux ». Le fond du problème, dit-il de sa voix haute perchée, est qu’« on est trop peureux pour dire ça peut changer, ça doit changer, ça va changer ».

Vadeboncœur rappelle que le travail syndical doit se faire en gardant bien en vue un horizon de changements globaux. « C’est parce qu’il y a de graves problèmes qui se posent aux salariés et à la masse du peuple, en dehors des entreprises et du travail, qu’il importe de faire porter ailleurs, également et parallèlement, l’action des mouvements syndicaux. »

Des leçons

 

La question de la nécessité de nouveaux fronts communs refait périodiquement surface, mais « l’esprit révolutionnaire a été partout déçu, avant de progressivement s’effacer », regrettent les documentaristes. Devant des rêves brisés à répétition, il n’existe que peu de remèdes pour les relancer, sinon en oublier les échecs, laissent-ils entendre dans une finale plutôt sombre.

« Qui prône le souvenir sait qu’on ne peut tirer aucune leçon sérieuse de l’histoire sans affronter ses fantômes. Mais qui ne sait pas oublier ne peut plus jamais retomber en amour », laisse finalement tomber David Simard, qui assure la narration du documentaire. L’oubli face à un moteur historique a-t-il jamais constitué un carburant d’avenir ? Dans son livre original, Olivier Ducharme plaide de son côté pour la nécessité d’emmagasiner ce bagage historique laissé sur le bas-côté de l’histoire officielle pour apprendre à se sortir d’un cul-de-sac, pour enfin délivrer la vie des interdits du pouvoir qui l’étouffe.

Savoir oublier

Documentaire réalisé par Pierre-Luc Junet et David Simard, Bunbury Films, Diffusion : mercredi 16 mars à 20 h, à Télé Québec

1972 répression et dépossession politique

​Olivier Ducharme, Éditions Écosociété, Montréal, 2022, 350 pages

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