Comment être Franco-Américain

Des travailleurs des usines Amoskeag, à Manchester, au New Hampshire, en 1909. Entre 1840 et 1930 environ, un million de personnes d’origine canadienne-française ont émigré vers la Nouvelle- Angleterre.
Photo: National Child Labor Committee collection, Library of Congress, Prints and Photographs Division Des travailleurs des usines Amoskeag, à Manchester, au New Hampshire, en 1909. Entre 1840 et 1930 environ, un million de personnes d’origine canadienne-française ont émigré vers la Nouvelle- Angleterre.

Le voyage culturel entrepris à l’occasion du centième anniversaire de l’écrivain Jack Kerouac se termine avec l’examen de la vitalité actuelle de la culture franco-américaine.

Jack Kerouac est né le 12 mars 1922 au Massachusetts et, exactement cent ans plus tard, sa communauté franco-américaine survit encore et connaît même un certain regain de vitalité en ce moment.

En 1901, près de la moitié (45 %) de la population d’origine canadienne-française habitait hors Québec, soit dans les provinces anglophones du Canada, soit en Nouvelle-Angleterre, où l’immigration d’environ un million de personnes s’est étendue de 1840 à 1930 environ.

Au recensement de 2010, 2,1 millions de citoyens des États-Unis ont indiqué que leurs ancêtres étaient canadiens-français, mais les descendants des Kerouac, Cormier, de Montigny et compagnie pourraient bien être dix millions aujourd’hui, soit plus nombreux que les Québécois, selon certaines estimations. Dans le Vermont, au New Hampshire et dans le Maine, plus de 20 % de la population a des racines qui remontent jusqu’au nord francophone.

C’est le cas de la professeure Susan Pinette, qui enseigne au Département des langues modernes de l’Université du Maine. Sa mère (une Bouchard) et son père, M. Pinette, viennent de la région de la Madawaska.

« Ma famille vit aux États-Unis depuis plusieurs générations, explique-t-elle en anglais. Mes parents sont francophones et parlent brayon entre eux, mais quand j’avais deux ans, le docteur leur a recommandé d’arrêter de me parler en français pour que j’apprenne l’anglais. C’est une chose courante dans la communauté pour favoriser l’intégration à l’école et dans la société. »

Susan Pinette a fini par renouer avec sa langue maternelle en maîtrisant ce qu’elle appelle le « continental French », jusqu’à étudier à Paris et à faire une thèse sur Diderot et Rousseau en Californie. L’Université du Maine lui a ensuite proposé de s’intégrer aux études franco-américaines.

Elle dirige maintenant les programmes du Franco American Center. Il existe aussi le French Institute de l’Université Assumption à Worcester (Massachusetts), le Franco-American Centre de Manchester (New Hampshire), le Franco Center de Lewiston (Maine) et d’autres dépôts d’archives encore.

« Les archives sont importantes pour la mémoire d’une communauté qui reste encore cachée, dit Mme Pinette. Les Américains comprennent l’importance de l’immigration du XIXe siècle à travers Ellis Island, l’entrée principale des immigrants venus d’Europe. Les Canadiens français sont arrivés par train, en auto, à pied même. Cette expérience unique de l’immigration a été effacée de la mémoire collective. Cette communauté a été silencieuse et réduite au silence. »

Il n’y a en tout cas rien de comparable à l’impact culturel des communautés juive ou italienne de New York, constamment portraiturées dans les films, les séries télé ou les livres, de Francis Ford Coppola à The Sopranos, de Woody Allen à Philip Roth.

Si on force la professeure à nommer une œuvre symbolique entre toutes de la littérature franco-américaine au cœur de cette série sur la route, de Peyton Place à Frenchtown, elle choisit le livre Fade (L’éclipse en français) de Robert Cormier. Dans ce roman, le jeune Paul Moreaux découvre qu’il peut se rendre invisible, don hérité de ses ancêtres. « Cette histoire d’invisibilité me semble bien symboliser la situation franco-américaine », résume Mme Pinette.

Survivance et discrimination

 

Dans Subterranean Kerouac (1998) traitant de la sexualité fluide de l’écrivain, Ellis Amburn écrit que les Canadiens français étaient « méprisés en tant qu’étrangers » parce qu’ils « parlaient un patois » (le joual), qu’ils vivaient dans des ghettos « à la limite de la paranoïa et se mariaient entre eux », et que, « malheureusement, leur étroitesse d’esprit etleur racismese sont retrouvés dans les romans de Kerouac ». Il ajoute : « Pour les Canucks méprisés, la survie est devenue une mystique. Ils l’appelaient “la survivance”. »

Le concept daté du XIXe siècle résume la résistance de la culture francophone et catholique face à la majorité anglophone et protestante. « Quand Kerouac naît, en 1922, Lowell, comme d’autres villes industrielles, abrite différentes communautés parlant plusieurs langues et pratiquant différentes religions, mais avec les Irlandais et les Franco-Canadiens comme groupes dominants, nuance l’auteur David Vermette. Les années 1920-1930 marquent le sommet de cette importance avec la constitution d’une petite élite, des gouverneurs, des juges, des écoles, des hôpitaux, des églises, des journaux. Kerouac lui-même venait d’une classe plutôt moyenne. Sa famille n’a d’ailleurs pas habité longtemps dans un petit Canada. »

David Vermette consacre sa vie de chercheur à l’histoire de sa communauté d’origine. Il a notamment publié la somme A Distinct Alien Race (2018), sous-titré L’histoire inédite des Franco-Américains, de l’industrialisation, de l’immigration et des conflits religieux. Le titre reprend une formule ambiguë employée par un journal de Boston il y a un siècle, dans une société obsédée par la race, pour décrire la population officiellement « blanche », jouissant des droits civiques, mais méprisée comme « latine », « pauvre et ignorante », papiste et juste bonne à exploiter dans les usines.

M. Vermette estime faire partie d’un « petit mouvement » renouvelant ce champ d’étude savante, mais aussi d’intérêt populaire. « Quand j’ai commencé à donner des conférences dans certains cercles il y a une vingtaine d’années, la maîtrise du français était proportionnelle à l’âge : les plus vieux le parlaient plus que les plus jeunes, dit-il. On entend aujourd’hui de plus en plus de jeunes le parler. »

Ses huit grands-parents immigrants venaient du Canada français, de Bellechasse ou de Sorel notamment. Plusieurs se sont installés dans des communautés industrielles du Maine, où on ne s’exprimait qu’en français au tournant du XXe siècle. La désindustrialisation a forcé une nouvelle migration vers les villes, dont Boston, où David Vermette est né dans les années 1960, dans des familles ne maîtrisant plus la langue des aïeux. Lui-même a appris le français à l’âge adulte, compensant par la renaissance la défaite de la survivance.

Nation et dénomination

 

La désignation « Franco American » semble de plus en plus utilisée par les savants, alors que la communauté a aussi été désignée comme celle des French Canadians. On voit aussi des dérivés du type French Canadian American, ou simplement Canadian American.

David Vermette a écrit deux longs articles traitant de la désignation sur son excellent blogue spécialisé : un premier intitulé « Il y a trop de noms pour nous » ; un autre annonçant : « Il n’y a pas de nom pour nous ». Il conclut en entrevue qu’« aucune appellation ne paraît parfaite ».

La professeure Pinette souligne que la classification de la Librairie du Congrès, maintenant universellement utilisée, n’a introduit qu’en 2008 une cote spécifique pour les auteurs désignés comme franco-américains. Elle-même va parler du plus célèbre d’entre eux à une conférence la semaine prochaine à Lowell dans le cadre des célébrations du centenaire de sa naissance. Elle donnait un cours sur son œuvre la session dernière. Elle a commencé par demander à la classe qui le connaissait avant de s’inscrire au cours. Aucun étudiant n’a levé la main.

« Il y a un buzz à Lowell, dans les cercles littéraires ou les médias québécois autour de Kerouac, mais pas dans la culture de masse, dit-elle. Les étudiants ne connaissent pas la beat generation. »

Elle ajoute que les études sur Kerouac s’intéressent d’ailleurs bien davantage à sa littérature, à son style, qu’à ses origines. « L’auteur est mort, n’est-ce pas ? » dit-elle en reprenant une formule de la French Theory (Barthes et Foucault).

Les premières biographies abordaient en effet à peine le sujet de ses racines franco-canadiennes, ou les mélangeaient avec les origines françaises. Par contraste, des exégètes québécois ont accentué l’importance de ces racines et en quelque sorte tenté de « québéciser » Kerouac.

La professeure Pinette évoque la fameuse entrevue de Jack Kerouac au Sel de la semaine en 1967, deux ans avant sa mort, à Lowell, où sa longue route l’avait ramené. Vu et revu du Québec, il s’agit d’un hommage pour ainsi dire intégrateur. Du point de vue franco-américain, la rencontre accentue plutôt les différences.

« On entend l’auditoire dans le studio rire un peu quand il parle et on le sent un peu mal à l’aise, et il cherche les mots en français, dit Mme Pinette, qui s’oppose à la “déterritorialisation” de Kerouac. Il est Franco-Américain, comme moi. Il a vécu en anglais toute sa vie, son français est rouillé, il parle comme un paysan non scolarisé. C’est un bum. On le voit, là. Il n’est ni Québécois ni Américain : il est les deux, il est Franco-Américain… »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Kerouac, Metalious, Cormier

La présente série l’a rappelé : Jack Kerouac fait de l’ombre à une riche communauté littéraire franco-américaine. Elle ne cesse de s’enrichir depuis la génération de ce monstre sacré, de Robert Cormier et de Grace Metalious, tous nés au début des années 1920.

 

La professeure Susan Pinette, de l’Université du Maine, donne l’exemple de David Plante, auteur du Rhode Island, dont les personnages sont tous d’origine franco-américaine, notamment dans sa Francoeur Trilogy. Elle ajoute des poètes à la liste des auteurs franco-canadiens à suivre : Bill Tremblay, Steven Riel, David Surette, David Savard, Paul Marion.

 

« Mais c’est difficile de dire qu’il y a une chose en commun entre tous ces écrivains, précise-t-elle en français par courriel. Comme au Québec, notre communauté a beaucoup de voix différentes et divergentes. » Elle en déniche pourtant, à commencer par des personnages de mères fortes et le silence du père, « comme dans la littérature québécoise ».

 

Anne Marie Prudhomme a défendu en 2010 une thèse intitulée On the Road and Out of Peyton Place, qui rapproche « Jean-Louis Kerouac et Marie-Grace de Repentigny-Metalious » (le choix de patronymes est assumé).

 

Elle les rapproche elle aussi par une loyauté ferme à la famille, et particulièrement à la mère. Elle ajoute leurs racines ouvrières canadiennes-françaises semblables en Nouvelle-Angleterre, l’expérience commune de la pauvreté pendant la Grande Dépression, le traitement audacieux de la sexualité et un rejet évident de leur Heimat. Grace Metalious est morte alcoolique, ignorée par son entourage. Le cortège funèbre de Kerouac, lui aussi anéanti par la bouteille, a été suivi par une cinquantaine de personnes seulement.

 

« Leurs humbles débuts ont conduit à des châtiments de la part de leur propre communauté et de la société dans son ensemble, résume la spécialiste. Pourtant, ils ont écrit deux best-sellers qui ont changé la littérature américaine. »

 

La négligence plus ou moins forte du Québec les rapproche aussi. Jack Kerouac a eu droit à deux pages pleines dans Le Devoir le 25 octobre 1969, quatre jours après sa mort à 47 ans. Avant cet hommage posthume, il n’avait été mentionné qu’une dizaine de fois, toujours après 1960 et le plus souvent en parlant d’émissions de télé ou de radio. La mort de Grace Metalious n’a pas été soulignée, ni celle de Robert Cormier. La première a eu droit à cinq mentions brèves dans le journal, toujours pour les adaptations de Peyton Place. Deux ou trois livres du second ont été recensés… après sa disparition en 2000.

 

Les trois auteurs cités n’ont pas été traduits et édités au Québec, sauf pour Kerouac, dont le livre en français La vie est d’hommage est paru au Boréal longtemps après sa mort. Tous les livres de Robert Cormier sont à L’École des loisirs, excellente maison parisienne, mais qui comme de fait « franchouillardise » l’univers franco-américain.

Sa fille Renée, rencontrée à Leominster, ne s’offusque pas de la grande bouderie des éditeurs québécois au pays des ancêtres de son célèbre père, qui a été édité dans une vingtaine de langues et qui a fait des tournées littéraires dans le monde, mais jamais au Québec. « Je n’ai jamais entendu mon père critiquer le fait qu’il n’était pas plus reconnu comme écrivain au Canada français. Je ne saurais même pas l’expliquer. »

 

Le catholicisme et les débats moraux semblent aussi très importants dans leurs vies et leurs oeuvres. Toute l’oeuvre de Kerouac est profondément marquée par la spiritualité bouddhiste et la foi catholique, reniée un temps et retrouvée à la fin de sa vie. Grace Metalious, agnostique, est aussi retournée à la religion de ses parents avant de mourir. « Mon père était un homme très croyant, dit pour sa part Renée Cormier. Sa foi catholique était au centre de sa conception du monde. »



À voir en vidéo