Pèlerinage beatnik à Lowell, Massachusetts

Un projet de musée Jack Kerouac est en développement dans sa ville natale, 100 ans après sa naissance.
Illustration: Amélie Grenier Un projet de musée Jack Kerouac est en développement dans sa ville natale, 100 ans après sa naissance.

Partir sur la route des Franco-Américains, et en particulier de quelques-uns de leurs fabuleux auteurs, voilà ce que propose ce road trip culturel en trois épisodes. Au plus grand randonneur le premier rang d’honneur : le chemin littéraire commence à Lowell, ville de naissance de Jack Kerouac, clochard céleste, vagabond solitaire, grand maître de la beat generation.

La scène est à Lowell, où est né Jean-Louis Lebris de Kérouac, dit Ti-Jean, dit Jack Kerouac, le 12 mars 1922, il y aura donc très exactement 100 ans samedi. La scène se trouve en fait du côté sud du nouveau pont liant les deux rives dans la ville du Massachusetts.

Les traces de la superstar des lettres américaines, comme celles de sa communauté d’immigrants francophones du tournant du XXe siècle, ne se montrent souvent qu’à qui sait les voir autour de ce point central, comme partout ailleurs dans cette ville de la révolution industrielle de la Nouvelle-Angleterre. Les « canucks », ou « frogs », s’isolaient dans leur « Little Canada » ou ne demandaient qu’à se fondre et à disparaître dans ce monde. Et c’est d’ailleurs, en somme, ce qui s’est produit.

En contrebas du Richard P. Howe Bridge, au plus près de la rivière Merrimack, on aperçoit les vestiges des anciens piliers du vieux pont Moody, démoli il y a une dizaine d’années. C’est sur cette ancienne structure que Jack Kerouac, âgé de dix ans en juillet 1932, a croisé le « watermelon man », tombé raide mort devant lui et sa mère. Le passant au gros fruit, probablement Willam F. Mulgrave, âgé de 68 ans, avait perdu pied et s’était heurté fatalement la tête.

Cette fin tragique instantanée a longtemps hanté l’écrivain. Il l’a racontée dans Dr. Sax (Docteur Sax), récit écrit à Mexico en 1952 et publié en 1959, deux ans après On the Road (Sur la route), magnum opus et grand classique de la littérature moderne. Kerouac lui-même considérait Dr. Sax comme son meilleur livre.

Le révérend Steve Edington, président de l’organisme Lowell Celebrates Kerouac (LCK), ne l’admire pas moins. Un midi de la semaine dernière, vers la fin d’une visite guidée sur les traces du fils prodige de Lowell, il a donc sorti de sa poche un exemplaire et commencé la lecture du passage concentrant la prose poétique, haletante et hallucinée pour décrire l’accident létal : « I look down with him and there is the moon on shiny froth and rocks, there is the long eternity we have been seeking. “Is he dead ?”, I said to my mother. »

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Un exemplaire de «On the Road» dans la librairie Lala Books, à Lowell

Le pasteur a ensuite passé son exemplaire de poche à Suzanne Molleur Beebe pour qu’elle lise la réponse rédigée en français dans l’ouvrage original, selon une bien typique mécanique expressive incantatoire et syncopée, dans cette langue maganée, métaphore complexe d’une identité morcelée : « No, s’t’homme là est fini. Regard l’eau sur les planches, quand quun homme smeurt its pis dans son butain, toute part… »

Le bel accent de ce coin de pays n’aurait pas étonné le Kerouac de la célèbre entrevue donnée au Sel de la semaine à Radio-Canada, en 1967, deux ans avant sa propre disparition. Suzanne Molleur Beebe est née elle aussi dans cette ville. Elle milite au sein du Comité franco-américain de Lowell. Son père, M. Molleur, avait marié une Loiselle-Plouffe.

« La communauté franco-américaine rétrécit sans cesse, explique-t-elle, en anglais cette fois. Les gens déménagent ou ils oublient leur passé. Il reste encore des personnes qui ont grandi ici et qui parlent français en privé. Mais il n’en reste pas beaucoup… »

Une église musée

La pierre tombale de Jack Kerouac, à fleur de sol, attire son lot quotidien de visiteurs, comme en témoignent les traces sur la neige, les seules visibles à la ronde dans le cimetière Edson. Son service funèbre du 21 octobre 1969, suivi par à peine une cinquantaine de personnes, a été célébré en l’église Saint-Jean-Baptiste, mère de tous les lieux de culte des trois anciennes paroisses des « petits Canada ». Jack Kerouac y a aussi été baptisé et y a été servant de messe. C’est donc tout naturellement là que la Jack Kerouac Foundation souhaite installer un musée et un centre d’art avec une scène pour des spectacles. Qui dit beat dit jazz.

L’église est maintenant désacralisée. Ses vitraux ont trouvé croyants et preneurs au Mexique. La coquille de pierre grise semble en bon état. L’intérieur a par contre besoin de beaucoup d’amour, ne serait-ce que pour se mettre aux normes sécuritaires, muséales et musicales. Il faudrait aussi ajouter un tas d’équipements et reconfigurer l’espace, surtout dans l’immense sous-sol.

Le bâtiment appartient à un promoteur immobilier privé, qui a accepté l’été dernier de retenir sa vente le temps d’essayer de trouver le financement requis pour le projet de plusieurs dizaines de millions auquel est mêlé le Jack Kerouac Estate (JKE).

« Nous recevons des visiteurs du monde entier et l’idée de créer un lieu pour célébrer Kerouac est dans l’air depuis longtemps », explique Sylvia Cunha, directrice du marketing et du développement de JKE, après avoir ouvert les portes de l’ancienne église. « Ces visiteurs ne savent pas où commencer leur visite de Lowell. Il faut leur offrir un lieu digne de la mémoire de cet auteur exceptionnel. »

Le projet nécessite des millions. Un architecte planche sur des ébauches pour convaincre des mécènes et les autorités de la faisabilité et de l’intérêt de la proposition. Le lancement officiel du projet se fera le samedi 19 mars. Mme Cunha souhaite que l’inauguration de l’équipement culturel se fasse avant la fin de la décennie.

Le futur musée pourrait abriter en permanence le tapuscrit d’On the Road, écrit en trois semaines entre le 2 et le 22 avril 1951, comprenant 125 000 mots tapés énergiquement, sans paragraphes, tout d’un trait, sur un support bricolé par l’écrivain de 29 ans pour ressembler à une route de papier. Le rouleau original de 120 pieds de longueur appartient à Jim Irsay, propriétaire des Colts d’Indianapolis. Le rouleau a été payé 2,5 millions de dollars américains aux enchères en 2001.

Une portion du rouleau servira de pièce centrale de l’exposition Visions of Kerouac de la Boot Cotton Mills Gallery à compter du 18 mars. L’exposition va lancer le programme des festivités du centenaire, concoctées avec plusieurs organisations culturelles de Lowell, qui vont s’étendre jusqu’au traditionnel festival littéraire Kerouac d’octobre.

Écrits fondateurs

L’immeuble du quartier Centralville où est mort son frère Gérard à neuf ans, quand Jack n’en avait que quatre, subsiste encore lui aussi, dans une anonyme banalité. Bill Walsh, autre pilier de LCK, explique que Visions of Gerard (Visions de Gérard, écrit en 1956, publié en 1963) reste son écrit préféré de Kerouac. Avec Dr. Sax, Maggie Cassidy et The Town and The City (Avant la route), il s’agit d’un des quatre livres dits de Lowell, puisqu’ils traitent de la jeunesse tourmentée de l’auteur dans sa ville d’origine.

« Visions of Gerard a influencé tous les textes qui ont suivi, explique l’ancien enseignant, qui a également été travailleur social à Boston. Moi aussi, j’ai été élevé dans le catholicisme, et je me suis reconnu dans les souvenirs de la messe et d’autres éléments religieux. Pour Jack, son frère Gérard était un saint. Ce livre dit magnifiquement ce qu’une personne peut avoir à endurer comme pertes essentielles dans une vie. »

En face du pont Howe, l’ancien hôpital St. Joseph, géré par les Sœurs grises d’Ottawa, où a été transporté le corps du watermelon man, a été récemment détruit et remplacé par un pavillon universitaire tout de verre et sans âme. Un peu plus loin encore dans la rue Pawtucket, le salon funéraire Archambault, qui exposa le corps de Kerouac en 1969, sert toujours, mais l’orphelinat catholique est maintenant reconverti en lofts branchés.

Le stationnement de l’immeuble conserve une imitation bien kitsch de la grotte de Lourdes, hommage à la Vierge, avec les sculptures d’un chemin de croix dont toutes les indications sont en français. Ti-Jean était passé devant ces images bien catholiques avant de se rendre au pont et d’assister à la fin tragique de l’homme au melon d’eau…

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Un monde prolétarien

Lowell, fondée il y a tout juste deux siècles, porte le nom d’un capitaliste inventeur d’un système de tissage mécanisé ayant servi à lancer la révolution industrielle américaine. L’emplacement du Massachusetts a été choisi pour y implanter des usines textiles en profitant de l’énergie fournie par des rapides bien visibles sous le pont Howe, au centre de la ville.

Dès le milieu du XIXe siècle, la ville comptait plus de machines à tisser que les onze États producteurs de coton du Sud confédéré qui allaient bientôt tenter la sécession. Les premiers ouvriers avaient quitté l’Irlande, aux prises avec une pauvreté endémique et les famines des années 1830-1840. Vinrent ensuite rapidement les Allemands catholiques, puis des Franco-Canadiens en masse. Les filles et les femmes (les Lowell Mill Girls) constituaient le gros de la force de travail, comptant souvent pour huit prolétaires sur dix dans les bâtiments de briques brunes encore bien visibles en ville comme dans toute la région.

Le père de Jack, l’imprimeur Léo-Alcide Keroack (1889-1946), et sa mère, Gabrielle-Ange Lévesque (1895-1973), natifs du Québec, se sont mariés à Nashua, ville voisine de Lowell. Le pasteur Steve Edington, président de Lowell Celebrates Kerouac, a lui-même écrit Kerouac’s Nashua Connection sur la généalogie de la célèbre famille, depuis son arrivée en Nouvelle-France en 1730 en provenance de la Bretagne jusqu’à l’installation des grands-parents paternels de Jack au Massachusetts en 1890.

Quand les trois enfants Kerouac (Gérard, Caroline et Jean-Louis) sont nés, Lowell comptait 100 000 habitants, dont un tiers de francophones. La ville, aujourd’hui un peu plus populeuse, abrite maintenant une importante communauté cambodgienne immigrée après le génocide des années 1970. Le maire, Sokhary Chau, en fait partie.

Le futur géant de la littérature étasunienne ne parlait que le joual à la maison, et son apprentissage de l’anglais a commencé au primaire. La famille a habité une dizaine d’appartements entre la naissance de Ti-Jean, au 9 de la rue Lupine (une petite plaque modeste en façade le rappelle), et le départ pour New York de Jack, que les photos d’époque révèlent beau comme une star hollywoodienne.

Ses performances au football lui ont permis d’obtenir une bourse pour la prestigieuse Université Columbia. Il était aussi un lecteur très assidu et pratiquait parfois l’école buissonnière pour aller à la magnifique bibliothèque de la ville, où une autre plaque, clouée près de la rotonde, marque l’endroit où il venait biberonner les classiques de la littérature.



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