L’indépendance et l’immigration ukrainienne soutenue par un curé de Rimouski

Une congrégation orthodoxe naît à Montréal, au milieu des années 1920.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une congrégation orthodoxe naît à Montréal, au milieu des années 1920.

Le Canada a connu plusieurs vagues successives d’immigration en provenance de l’Ukraine, dont une partie a été orchestrée par un prêtre originaire de Rimouski, qui sera aussi un des défenseurs de l’indépendance du pays.

Lorsque l’Ukraine goûte temporairement à l’indépendance, à la fin de la Première Guerre mondiale, son nouveau président, Yevhen Petrouchevytch, demande à un curé de Rimouski, le père Joseph Jean, de devenir à la fois son secrétaire particulier et son interprète. Le père Jean avait déjà travaillé avec énergie à l’accession à l’indépendance de ce pays. L’aventure du nouvel État indépendant, soumis à la pression de Moscou, tournera court. Cependant, le père Jean continuera d’œuvrer pour les Ukrainiens, notamment auprès des exilés politiques réfugiés à Vienne et auprès de la Société des Nations à Genève, l’ancêtre de l’ONU. C’est en partie autour de Joseph Jean que va s’organiser une importante vague d’immigration ukrainienne au Québec, mais aussi au Canada, tandis qu’il continue d’en appeler à l’indépendance du pays.

Avant la guerre de 1914-1918, ce religieux canadien-français avait manifesté son désir de quitter son village de Saint-Fabien-sur-Mer. Il avait fait la rencontre du métropolite André Sheptytsky, puis s’était converti au rite ukrainien. À l’été 1914, alors que l’Europe se déchire, il est là-bas. Dans la cour de son monastère, on procède à des exécutions sommaires par centaines. Lui-même échappe de justesse au peloton d’exécution.

C’est l’éclatement de l’Empire austro-hongrois, la révolution soviétique et les bouleversements d’alliances de la fin de la guerre qui ont permis à la Galicie ukrainienne de proclamer son indépendance. Au Canada, pendant ce temps, bien des Ukrainiens arrivés avant 1914, suspectés de connivence avec l’Empire austro-hongrois, sont internés et malmenés. L’Ukraine indépendante se retrouve pour sa part écrasée, alors que les bolcheviks de Moscou prennent le dessus sur la guerre civile.

Des Ukrainiens en Abitibi

 

Après avoir goûté à la prison et fui à Vienne, François Jean rentre au Québec. À compter de 1925, connu sous le nom de Josaphat Jean, il encourage l’immigration de 15 000 familles ukrainiennes en direction des terres de colonisation de l’Abitibi. L’Ukraine se vide parce que Staline y est arrivé. Le peuple est affligé de conditions de vie impossibles, décimé par une famine planifiée pour des motifs idéologiques.

Les premiers plans d’un peuplement ukrainien de l’Abitibi se fondent sur l’arrivée de pas moins de 10 000 familles. Elles seraient placées à l’ombre d’un nouveau monastère, dans un nouveau royaume qui les attend. Ce village d’immigrants est baptisé Sheptetski, en l’honneur du métropolite du même nom. Il est élevé près du lac Castagnier, non loin d’Amos.

Sheptetski accueille d’abord 50 familles. Mais cet effort de colonisation, loin de tout, tourne à l’échec. Des centaines d’Ukrainiens finissent néanmoins par s’installer dans la région. À Rouyn même, une petite église ukrainienne témoigne, encore et toujours, de leur forte présence. L’histoire du monde ouvrier n’est pas sans savoir que les Ukrainiens seront nombreux à descendre dans les galeries des mines. Joseph Jean, pour sa part, va par la suite veiller à d’autres villages d’immigration ukrainienne, du côté de l’Alberta. Il va même y mettre sur pied un musée, situé à Mundare.

Photo: Basilian Fathers Museum, Alberta Né près de Rimouski en 1885, Joseph Jean fut secrétaire et interprète du premier chef du gouvernement de l’Ukraine, au sortir de la Première Guerre mondiale.

Le gouvernement canadien va, de longue date, encourager l’immigration ukrainienne afin de coloniser certaines parties du pays, en particulier les prairies de l’Ouest. On compte quatre vagues principales d’immigration ukrainienne au Canada. Étant donné l’invasion russe de février 2022, il faudra sans doute en ajouter sous peu une cinquième.

La première vague d’immigration a lieu entre 1890 et Première Guerre mondiale. À compter de 1890, des immigrants venus de cette région débarquent. Les premiers recensés arrivent à Montréal. En 1913, le Canada accueille 400 000 immigrants, alors que sa population est d’environ huit millions d’habitants. Toutes proportions gardées, ce serait l’équivalent de plus d’un million et demi d’immigrants aujourd’hui, en un an seulement. De ce nombre, il est difficile de savoir précisément ceux qui doivent être tenus pour des Ukrainiens, les définitions nationales ayant changé depuis. Aux registres, comme immigrants, ils sont inscrits comme Galiciens, Ruthènes, Russes, Bucoviniens, Uniates, Grecs catholiques et sous plusieurs autres dénominations. La plupart en tout cas vont s’établir dans l’Ouest canadien : Manitoba, Saskatchewan et Alberta.

Quelque 1 000 Ukrainiens s’établissent à Montréal dans le quartier ouvrier de Pointe-Saint-Charles. D’autres se retrouvent dans les environs du boulevard Saint-Laurent. Ils y servent de main-d’œuvre bon marché. À l’est, dans le quartier Frontenac, au coin des rues Hochelaga et d’Iberville, s’édifie juste avant la guerre de 1939 une première paroisse ukrainienne. Plusieurs Polonais s’établissent aussi dans les environs. Il reste que le gros de l’immigration de cette période se retrouve du côté de l’Ouest canadien. À tous a été promise la richesse de montagnes de blés blonds facilement cueillis qui n’existaient en vérité qu’en rêve.

Une deuxième vague d’immigration se dessine dans l’entre-deux-guerres. La famine, orchestrée par Staline, encourage la fuite au Nouveau Monde. Les nouveaux arrivants se heurtent, dans l’expression de leurs convictions religieuses, aux conceptions hiérarchiques des catholiques romains. Une congrégation orthodoxe naît à Montréal, au milieu des années 1920. Dans les années 1930, une bonne partie des 4 000 Ukrainiens de la métropole vivent dans les quartiers ouvriers, à l’est. Ils se retrouvent pour plusieurs dans les environs de l’avenue De Lorimier, près de la rue Ontario. Pendant ce temps, le père Jean se trouve auprès de cette communauté, mais au Manitoba.

Photo: Basilian Fathers Museum, Alberta Femmes ukrainiennes à leur arrivée au Nouveau Monde. En 1891, les deux premiers immigrants ukrainiens débarquaient à Montréal.

En 1945, à la fin de la guerre, l’armée canadienne a compté dans ses rangs 40 000 Ukrainiens. Juste avant que Moscou n’abaisse pour de bon le rideau de fer sur la région, une troisième période d’immigration ukrainienne débute. De retour en Ukraine, puis installé temporairement en Angleterre, le père Joseph Jean, farouche anticommuniste, veille à organiser une large partie de l’immigration en direction du Canada.

Ce sont 30 000 Ukrainiens qui débarquent au Canada en 1947. Il se trouve, encore aujourd’hui, autour de la rue de l’Ukraine, à Montréal, des traces importantes de cette communauté organisée à l’époque à l’ombre des clochers bulbeux d’une vaste église. Certains Ukrainiens s’installent aussi à Lachine, dans une nouvelle paroisse qui leur est réservée. À Rouyn, la communauté ukrainienne, présente depuis des années, érige une église byzantine dans la seconde moitié des années 1950. Des Ukrainiens se sont installés dans toutes les régions du Québec.

Une nouvelle vague

 

Jusqu’aux années 1960, de nombreux Ukrainiens, fuyant le régime soviétique, trouvent refuge au Canada. La plupart de ces nouveaux venus passent d’abord par Montréal. Après la chute du mur de Berlin et la normalisation des rapports avec l’ex-empire soviétique à compter des années 1990, une quatrième vague d’immigration ukrainienne arrive au Canada. Si bien que l’on comptait, en 2016, plus de 42 000 citoyens d’origine ukrainienne au Québec, selon le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration.

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe risque d’entraîner une nouvelle vague d’immigration. Ottawa a annoncé jeudi deux programmes spéciaux pour les Ukrainiens. Si l’obtention d’un visa sera toujours requise, une « autorisation Canada-Ukraine pour le voyage d’urgence » leur permettra de trouver refuge temporairement au pays. Le programme de parrainage, qui permet à ceux déjà au Canada de faire venir les membres de leur famille, sera quant à lui accéléré pour les Ukrainiens, et ce, de façon permanente.

Selon le recensement canadien de 2016, près de 4 % de la population canadienne est d’origine ukrainienne. Depuis le début de l’invasion, ce sont plus d’un million de citoyens ukrainiens, en majorité des femmes et des enfants, qui ont fui le pays.

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