Les écoles ukrainophones de Toronto ont le coeur gros

La directrice de l’école St. Josaphat, Leda Ostafichuk, avec le directeur de l’éducation du Conseil scolaire catholique de Toronto, Brendan Browne
Photo: École St. Josaphat La directrice de l’école St. Josaphat, Leda Ostafichuk, avec le directeur de l’éducation du Conseil scolaire catholique de Toronto, Brendan Browne

L’ambiance est lourde à l’école élémentaire St. Josaphat, à Toronto, depuis quelques jours, alors que l’invasion russe se poursuit en Ukraine. Dans l’une des trois écoles publiques de la Ville Reine enseignant la culture et la langue ukrainienne, les enfants rédigent des lettres aux soldats et les enseignantes d’origine ukrainienne tentent tant bien que mal de poursuivre leur travail.

Près de 10 % du quelque 1,2 million d’Ukraino-Canadiens au pays habitent la ville de Toronto. Plusieurs d’entre eux envoient leurs enfants dans l’un des trois établissements du Conseil scolaire catholique de Toronto — tous à l’ouest de la ville — offrant une immersion dans la culture ukrainienne. Certains, fraîchement arrivés au Canada, y apprennent aussi l’anglais.

Ces jours-ci, la porte du bureau de Leda Ostafichuk, la directrice de l’école St. Josaphat, est toujours ouverte, tant pour les élèves que pour les enseignants qui souhaitent discuter de l’invasion russe. Vendredi dernier, l’une des enseignantes était inconsolable. Elle a informé sa directrice qu’elle ne pouvait pas rentrer travailler. « Je lui ai envoyé un texto pour lui dire qu’elle devait s’assurer que sa famille en Ukraine était en sécurité », raconte Leda Ostafichuk. Cette semaine, des membres du personnel se sont rassemblées pour une prière à l’heure du dîner.

Les enfants captent cette énergie chez leurs éducateurs. Leda Ostafichuk regardaient jouer les élèves dans la cour la semaine dernière : leur niveau d’énergie était différent. Lundi, les élèves de cinquième et sixième années d’Andrea Zurawik sont entrés après la récréation et ont annoncé qu’ils avaient chanté, les bras liés, Gloire à l’Ukraine, un salut à l’armée. En classe, les jeunes de 10 et 11 ans ont écrit des lettres aux soldats.

Les employées de Leda Ostafichuk s’occupent d’écouter les élèves, de répondre à leurs questions, mais aussi de prévenir les débordements. Au lendemain d’une manifestation au centre-ville de Toronto, certains élèves sont revenus en classe avec des slogans contenant du langage inapproprié. C’est une chose dans une manifestation, c’en est une autre dans une école, argue la directrice. « On ne peut pas faire ça, puisque notre objectif, c’est d’écouter les autres », dit-elle. Les messages antirusses n’ont pas leur place dans les classes.

Andrea Zurawik n’est pas Ukrainienne, comme la moitié de ses collègues, mais elle dit bien comprendre ce que vivent ses élèves : elle est d’origine lituanienne, un autre pays autrefois occupé par l’Union soviétique. « Nous sommes tous passés par cette expérience d’une certaine façon », mentionne-t-elle. En 1991, la Torontoise a marché avec ses parents en solidarité avec les Ukrainiens, qui eux marchaient vers l’indépendance.

L’expérience de vie des membres du personnel a ultimement un impact sur leur façon d’aborder le sujet. « On doit constamment être conscient de notre langage corporel et de ce qu’on dit », expliqueLeda Ostafichuk.

Influence parentale

 

Tous les enfants ont leur façon de canaliser leurs émotions en ce moment, décrit Leda Ostafichuk, notamment en raison de l’expérience de leurs parents. Parfois, dans ces écoles, l’un des parents est encore en Ukraine. L’un des élèves d’Andrea Zurawik a immigré au Canada en décembre. Environ 40% des élèves sont nés à l’extérieur du Canada. Des élèves plus âgés ont dit à leurs enseignants que leurs parents passaient par des moments difficiles et ne savaient pas quoi faire.

Andrea Zurawik s’inquiète de l’impact qu’aura la guerre en Ukraine sur les parents au cours des prochains mois, et des répercussions que cela aura sur les enfants. Des pères, mères, oncles et tantes ont peur. L’école St. Josaphat peut compter sur l’appui de travailleurs sociaux et d’un psychologue pour les élèves, qui sont habituellement à l’école, assure Leda Ostafichuk. La directrice a suggéré aux élèves d’informer leurs familles de l’aide offerte. « Il y a une réticence parmi les adultes de parler, puisqu’ils craignent d’être jugés, parce qu’ils laisseraient paraître qu’ils ne sont pas assez forts », dit-elle.

Des établissements importants

 

La présence des écoles dans la communauté ukrainienne est vitale, selon Natalie Lalka, dont les trois enfants étudient à l’école Josyf Cardinal Slipyj, l’un des trois établissements ukrainiens du conseil scolaire catholique torontois. Mme Lalka était autrefois présidente du comité-parents de la garderie Svitlychka. « Maintenant, plus que jamais, avec l’agression de la Russie et les tentatives de délégitimer notre identité, les écoles d’immersion comme Svitlychka sont tellement importantes », lance celle qui a encore de la famille dans l’ouest de l’Ukraine.

À la garderie Svitlychka, les enfants en bas âge peuvent suivre un programme d’immersion ukrainien. Les écoles ukrainiennes du Conseil scolaire catholique de Toronto offrent pour leur part l’enseignement de l’ukrainien de la 1re à la 8e année. En maternelle, l’instruction se fait en ukrainien durant la moitié de la journée. À l’école St. Josaphat, les enfants apprennent aussi des prières ukrainiennes, explique Andrea Zurawik. « J’espère que mes enfants finiront l’école avec une meilleure compréhension de leur héritage et de leur identité », affirme Natalie Lalka.

Les écoles s’activent maintenant pour aider leurs compatriotes. L’école Josyf Cardinal Slipyj amasse des dons, tout comme l’école St. Josaphat. « Des médicaments, des couches, du linge », énumère Andrea Zurawik. Les élèves ont beaucoup de sentiments et d’idées, donc l’enseignante leur a proposé de les placer sur un babillard. « On n’essaie pas d’éviter le sujet », dit l’enseignante.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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