Quels effets peut-on attendre de deux ans de pandémie sur les tout-petits?

C’est sur le plan psychologique que la pandémie se serait immiscée davantage dans la vie des jeunes et moins jeunes enfants, avance la neuropsychologue Miriam Beauchamp.
Illustration: Romain Lasser C’est sur le plan psychologique que la pandémie se serait immiscée davantage dans la vie des jeunes et moins jeunes enfants, avance la neuropsychologue Miriam Beauchamp.

Nés en pleine crise sanitaire, ils n’ont pas connu la « vie d’avant », ou l’ont peu connue. Celle de la vie sans masque, sans yo-yo entre garderie et parents en télétravail, vissés à leurs écrans. Après deux ans, la pandémie laissera-t-elle des séquelles chez les tout-petits ? Si certains signaux inquiètent, d’autres font état de leur immense résilience.

Quand elle voit un adulte vêtu d’un sarrau blanc, Simone, trois ans, porte ses petites mains devant ses narines. « C’est instinctif, elle protège son nez. C’est elle qui a passé le plus de tests de toute la famille ! » dit sa maman, Fanny Bédard.

Même portrait pour Blake, née quelques mois avant la pandémie dans la région de Thetford Mines, qui a déjà subi plus de tests rapides que bien des adultes. À la moindre congestion nasale, elle craint « qu’on lui “pique” le nez ». « C’est son plus grand stress ! » affirme Anne-Pier Rajotte, une mère de trois jeunes enfants qui accouchera en juillet de son quatrième, le deuxième à naître en temps de pandémie.

Le premier, c’était le petit Nate, né en janvier 2021, que la COVID-19 a frappé avant même sa naissance quand Anne-Pier a contracté le virus en cours de grossesse. Un épisode de stress intense, lors duquel son fœtus accusait des retards de croissance. « Ça a été le moment le plus stressant de toute la pandémie. Mais tout est revenu à la normale dans les mois qui ont suivi », assure-t-elle.

Pour la petite Blake, par contre, élevée en plein confinement dans le confort du nid familial, l’entrée dans le grand monde ne s’est pas faite sans heurts. « Elle commence à s’habituer aux étrangers. À l’aréna, le bruit et les gens, ça l’effraie. L’intégration à la garderie, ça va mieux. Mais ç’a été difficile », raconte Anne-Pier.

De crainte que son petit frère Nate ne développe la même crainte des étrangers, ses parents l’ont baladé à droite et à gauche. « On sortait même à l’épicerie, juste pour l’habituer aux gens ! » dit la maman.

Sommeil trouble

 

Au centre de la petite enfance (CPE) Tortue têtue, que dirige Marie-Claude Gagnon, l’heure de la sieste, elle, a pris des allures de montagnes russes depuis mars 2020. La pause dodo, salutaire pour la plupart des bambins, n’a jamais été aussi cahoteuse. « Les enfants ont du mal à s’abandonner, certains ne s’endorment que dans les bras des éducatrices. On n’a jamais eu un tel problèmeavec la sieste. Plusieurs bébés n’ont jamais été gardés par personne d’autre que leurs parents. Ils sont brûlés par le manque de sommeil, ça crée tout un effet domino ! » insiste Marie-Claude.

Le CPE a même dû offrir des conférences sur le sommeil pour aider les familles jonglant avec ce problème. Bien des bambins se demandent pourquoi ils doivent aller au CPE, alors que papa et maman restent sagement à la maison en télétravail, explique la directrice de Tortue têtue.

Entre les quatre murs du CPE, la vie à la garderie a été bousculée, dit-elle. « Les enfants ont moins socialisé et l’absence des parents dans nos locaux a aussi un impact. Il n’y a pas eu de sorties, moins de jeux de motricité pour éviter la transmission. On amême arrêté de souffler les bougies sur les gâteaux d’anniversaire ! » raconte Marie-Claude.

Mais, tout compte fait, dit-elle, ses craintes, notamment sur l’effet du port du masque sur ses petits protégés, se sont vite dissipées. « Les petits se sont très bien adaptés. On ne voit pas d’impact sur leurs habiletés langagières. » Se laver les mains, tousser dans le creux du coude : les petits mousses sont devenus des champions des gestes barrière, dit-elle.

Que dit la science ?

Mais au-delà du regard bienveillant des parents et des éducatrices, que sait-on de l’impact réel des contraintes sanitaires imposées aux tout-petits ? Pour le moment, très peu de choses. « On a un grand trou dans nos données au Québec, car toutes les recherches ont été interrompues au début de la pandémie », explique Sylvana Côté, chercheuse au CHU Sainte-Justine et directrice de l’Observatoire pour l’éducation et la santé des enfants (OPES), financé par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQ-SC). Ses travaux visent notamment à cibler les facteurs déterminants dans le développement des enfants.

« Il y a eu plusieurs perturbations dans la vie des enfants, dont une réduction de la stimulation, et beaucoup trop de temps passé devant les écrans. Mais tous n’ont pas été touchés également, insiste-t-elle. On s’attend à un impact plus grand dans les familles où il y a eu des pertes d’emploi, plus de maladie ou d’autres conséquences dues à la pandémie. »

Chez les bébés, certaines études américaines font état de légers retards de développement, affirme la neuropsychologue Miriam Beauchamp, chercheuse et professeure de psychologie à l’Université de Montréal. « On soupçonne le manque d’interactions sociales, car à cet âge, le développement se fait surtout par l’expérimentation et le jeu », explique la chercheuse spécialisée dans le développement cérébral, cognitif et social du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent. Ces résultats doivent toutefois être reçus avec précaution, indique-t-elle, puisque la nature des mesures sanitaires a grandement varié selon les pays.

C’est sur le plan psychologique que la pandémie se serait immiscée davantage dans la vie des jeunes et moins jeunes enfants, avance la Dre Beauchamp. « Les enfants dont les parents ont vécu peu de stress semblent bien traverser la pandémie. Par contre, on sait que l’anxiété ou la dépression vécues pendant la grossesse peuvent avoir un impact sur le développement du cerveau de l’enfant », note la neuropsychologue.

Cet aspect préoccupe aussi la chercheuse Sylvana Côté, du CHU Sainte-Justine. « Une méta-analyse publiée dans le journal médical The Lancet a clairement déterminé [que] les jeunes femmes en âge d’avoir des enfants [sont] celles qui ont écopé du plus grand stress dû à la pandémie », dit-elle.

Selon Fannie Dagenais, qui dirige l’Observatoire des tout-petits au Québec, 50 % des enfants aux prises avec un problème de santé mentale non traité dans l’enfance risquent d’en développer un plus tard dans leur vie. « Ce sera très important de faire de la détection précoce et d’intervenir rapidement auprès des enfants pour qui la pandémie est venue exacerber des facteurs de risque », prévient-elle.

Génération COVID ?

Faut-il craindre pour la « génération COVID » ? Plus de 35 % des petits de moins de 4 ans ont contracté la COVID, et 43 % des 5 à 11 ans, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).  Seulement quatre enfants sont décédés de la COVID, mais plus de 1300 ont été hospitalisés en deux ans (69 % avaient 11 ans ou moins), et 10 % ont requis des soins intensifs. Il reste à surveiller si des séquelles physiques persisteront chez ces derniers à long terme. Mais sur le plan du développement, les experts demeurent optimistes en raison de la grande « plasticité » du cerveau des petits, qui leur confère une plus grande résilience face à divers stress. « La plupart rattraperont leurs retards, mais les petits plus défavorisés auront vraiment besoin d’aide », insiste Miriam Beauchamp.

Par contre, chez les écoliers canadiens, privés de 60 à 100 jours de classe selon les provinces, les retards d’apprentissage pourraient augmenter de 30 % les inégalités de réussite déjà existantes, avancent des chercheurs dans une étude publiée en janvier dans la Revue canadienne de santé publique. Ces derniers pressent de mettre en place rapidement des programmes de tutorat.

D’ici la fin de 2022, deux vastes études longitudinales en cours, l’une comparant les enfants de maternelle (ELDEQ) et l’autre les jeunes de 5e année (ELNEJ) à ceux des cohortes prépandémiques, permettront de faire toute la lumière sur « l’effet COVID » sur la santé physique et mentale des petits Québécois.

Résilience

 

Pour les parents, ballottés entre confinement, isolements répétés et grossesses masquées, la pandémie n’aura pas été de tout repos. Mais tout n’est pas noir dans cette parenthèse sanitaire, insiste la Dre Beauchamp. De jeunes enfants ont aussi développé d’autres aptitudes, notamment une meilleure compréhension des signes non verbaux, des consignes et un plus grand souci des autres.

« Simone et Élias jouent à se donner des vaccins, à tester leurs poupées et parlent parfois comme de petits adultes. COVID-19, tests rapides et distanciation sociale, ce sont des mots qu’on n’entend pas normalement dans la bouche d’un enfant de 3 ans ! » observe Fanny Bédard.

Même si tous ses enfants ont eu la COVID, et la plus grande, Chelsea, deux fois plutôt qu’une, les craintes d’Anne-Pier Rajotte sont aussi maintenant derrière. Après avoir vécu deux grossesses et élevé trois bambins en pleine pandémie, les réflexes de ses tout-petits la rassurent. « En 2020, on s’est vraiment demandé si c’était le bon moment pour avoir des enfants. Mais là, on ne sent plus cet état d’urgence. Les consignes et porter un masque, c’est devenu normal, c’est même devenu un jeu pour eux. Mes enfants vont très bien. »



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