Des sympathisants du convoi de la liberté crient «victoire»

Des manifestants du Convoi de la liberté, certains toujours dans les environs d’Ottawa et prêts à y revenir, voient comme une « victoire » le retrait des mesures d’urgence par le gouvernement Trudeau mercredi.

« Avec l’annonce qui est arrivée en fin de journée [mercredi], on voit ça comme une grande victoire. Mais le problème est que Trudeau est toujours premier ministre. Alors ce n’est pas terminé. »

Dans la pénombre de l’habitacle d’une voiture stationnée « dans la région d’Ottawa », Frédéric Pitre en est à sa quatrième semaine sur la route pour appuyer le convoi de camionneurs opposés aux mesures sanitaires. L’homme qu’un expert en radicalisation a qualifié d’« assez connu de la complosphère » estime plutôt que la mission du convoi est de stopper l’instauration présumée d’un « régime dictatorial » à la tête du Canada.

« Il y a beaucoup de gens qui sont encore ici. Il y a plusieurs campements en périphérie d’Ottawa. Je sais de source sûre qu’il y a des gens qui sont en route pour Ottawa. Je ne rentrerai pas dans les détails. »

Comme deux autres sympathisants de ce mouvement qui ont accepté de s’entretenir avec Le Devoir après la fin des mesures d’urgence, M. Pitre est convaincu que c’est un petit groupe de participants au convoi qui a réussi à faire reculer Justin Trudeau. Son gouvernement aurait été ébranlé, croit-on, par « la pression » causée par leurs appels lancés à des gouvernements étrangers pour leur demander d’intervenir.

Le gouvernement Trudeau a révoqué mercredi soir son recours à la Loi sur les mesures d’urgence. Cette loi était appliquée depuis une dizaine de jours, période pendant laquelle a pris fin l’occupation de plusieurs rues du centre-ville d’Ottawa, poussant plusieurs camions et camionnettes vers la périphérie d’Ottawa. Le Devoir a pu constater qu’un campement avait été érigé, puis vidé, à Vankleek Hill, dans l’Est ontarien, entre dimanche et lundi.

« Même si l’urgence n’est plus là, la menace de barrages demeure », a averti le premier ministre mercredi. Son gouvernement juge toutefois que les lois actuelles sont suffisantes pour assurer la sécurité de la population.

Déclaration de liberté

 

Réunis près du stade de baseball d’Ottawa, dans ce qui est devenu le dernier rassemblement vidé par les policiers le week-end dernier, une poignée de manifestants contre les mesures sanitaires ont ratifié vendredi une « déclaration de la liberté du peuple canadien ». Le document, signé par onze personnes et publié sur les réseaux sociaux, précise l’intention « d’expropri[er] le pouvoir du gouvernement fédéral du Canada », tout en donnant « l’ordre » aux services policiers « de cesser la répression des manifestants pacifiques ».

Le Devoir a discuté avec son auteur, Kim Tsoj, chimiste de 55 ans de Montréal. L’homme, né en Union soviétique et attaché aux libertés du Canada, explique que le document est « un pacte des francophones, des anglophones et des Premières Nations », ce qui lui conférerait, dit-il, une valeur symbolique.

« Ça, c’est une proclamation. Toutes les grandes démocraties ont commencé par ces grandes déclarations. La grande déclaration des peuples fondateurs des États-Unis, c’était aussi le même [genre de] papier, même un peu plus petit que ça », dit le militant, déjà rentré dans la métropole québécoise pour un rendez-vous médical.

M. Tsoj dit avoir livré son manifeste auprès de quatre ambassades, et il a l’intention de le soumettre au Conseil de sécurité de l’ONU. « Notre espoir est qu’ils [les pays puissants] feront un geste ici pour arrêter les violences policières. » À son avis, sa lettre est à l’origine des commentaires de la Chine sur les événements, dimanche.

Deux experts en droit constitutionnel canadien contactés par Le Devoir ont indiqué que le texte n’avait ni valeur légale ni valeur politique. « Sur le plan politique, finalement, ça n’a de valeur que celle qu’on accorde aux signataires », affirme le constitutionnaliste de l’Université d’Ottawa Benoît Pelletier. « Tout au plus, c’est une manière de se réclamer du “droit naturel” [si on y croit] et c’est sans valeur juridique formelle », décrypte son collègue Patrick Taillon, de l’Université Laval.

Questionné sur la validité réelle de sa déclaration, M. Tsoj a reconnu que, « légalement, peut-être qu’elle n’est pas tout à fait au point ».

Extrémisme libertarien

 

L’existence de ce genre de discours ne surprend pas deux experts universitaires de la désinformation, qui préviennent que cela ne représente pas la position de la majorité des personnes qui ont appuyé le Convoi de la liberté depuis un mois.

« Au-delà des mesures sanitaires, pour une partie des gens, ce qu’on souhaite vraiment est la démission du gouvernement. C’est une tendance bien documentée parmi les organisateurs », explique le titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, David Morin.

Il ajoute que, bien que présente dans le convoi, cette mouvance n’est pas perceptible pour une partie des participants. « Le gouvernement devrait quand même prendre acte de cette pensée extrémiste », dit-il. Des manifestants pensaient par exemple que la gouverneure générale pouvait évincer Justin Trudeau si elle recevait suffisamment de demandes en ce sens.

« Je les qualifierais de libertariens radicaux », analyse Alexandre Coutant, professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM. Selon lui, plusieurs types de discours ont été observés au sein du convoi, dont celui-ci « hostile à tous les gouvernements » et inspiré de mouvances en provenance des États-Unis.

Parmi les sympathisants du Convoi de la liberté toujours dans les parages d’Ottawa, Joël Hamel rejette toute étiquette d’extrémisme. Il se dit offensé par le fait que le premier ministre Trudeau a associé son mouvement au racisme et à l’extrême droite.

« Parmi les manifestants, là, je n’ai entendu aucun propos raciste ni vu aucun geste de violence. Il y avait des Noirs, il y avait des Blancs, il y avait des Jaunes, il y avait des Rouges, des Amérindiens », a-t-il affirmé.

Comme les autres sympathisants du convoi joints par Le Devoir, il a insisté sur le caractère non violent du mouvement. « Tout ce que j’ai vu, ce sont des poignées de main, des fist bumps avec la police municipale d’Ottawa dans les premiers temps. »

Au moins une personne aurait été blessée par la police lors de l’opération de plusieurs jours. Un comité parlementaire doit être créé dès la semaine prochaine pour examiner les justifications de l’invocation de cette loi, mais aussi les décisions de la police, le financement du convoi et la désinformation qui pourrait avoir motivé ses participants.



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