«Juste des perdants» lors du Printemps érable, selon Ian Lafrenière

Les policiers procédaient à une arrestation, lors d’une manifestation contre la hausse des droits de scolarité à Montréal, le 2 août 2012.
Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Les policiers procédaient à une arrestation, lors d’une manifestation contre la hausse des droits de scolarité à Montréal, le 2 août 2012.

Si le ministre Ian Lafrenière devait désigner le « gagnant » du Printemps érable, il n’en serait pas capable. L’ex-chef des communications de la police montréalaise a lui-même failli quitter la profession en raison des événements, raconte-t-il dix ans plus tard.

« Je vois juste des perdants », lance en entrevue avec Le Devoir l’agent de police devenu élu de la Coalition avenir Québec (CAQ). Une décennie après les événements, il se souvient du printemps étudiant comme une période « tough », marquée par les blessures et les injures subies par des collègues, même par des séparations dans leurs familles.

« Pour plusieurs policiers, ç’a été des moments extrêmement difficiles. Ç’a été beaucoup d’heures, ç’a été physiquement exigeant, se remémore-t-il. Il y a beaucoup d’étudiants qui voulaient aller à l’école et qui ont perdu des moments [importants]. »

En 2013, le gouvernement nouvellement élu de Pauline Marois suivait partiellement l’argumentaire des militants opposés à la réforme du financement de l’enseignement supérieur : la hausse promise par le gouvernement de Jean Charest serait annulée et les droits de scolarité, indexés au revenu médian des ménages. Mais Ian Lafrenière maintient son discours.

« Quand je regarde ce que ç’a amené comme charge pour plusieurs individus, je ne suis pas capable de qualifier personne de gagnant. Ç’a été lourd », lance-t-il. Pour lui aussi, d’ailleurs. En 2012, les menaces qu’il a reçues en tant que principal visage de la police montréalaise l’ont presque mené à abandonner le métier.

« Ça serait mentir de ne pas le dire. On a pensé déménager. On a tout, tout, tout envisagé. Mais, tu sais, on a eu ces discussions avec ma femme : peu importe où on allait, j’aurais été reconnu pareil », soulève-t-il.

Les blessures du Printemps

 

L’élu caquiste a fini par quitter les forces de l’ordre pour une autre raison : son aventure politique. Aujourd’hui, malgré les nombreuses émeutes et les interventions musclées qui ont ponctué le printemps 2012, le ministre responsable des Affaires autochtones ne voit pas la crise étudiante comme un affrontement entre policiers et manifestants.

« Ce n’est tellement pas ça », rétorque-t-il. Plusieurs de ses collègues avaient des enfants parmi les protestataires, constate le député de Vachon, et, dans les rangs, jamais les policiers n’ont pris position, assure-t-il.

Quand je regarde ce que ç’a amené comme charge pour plusieurs individus, je ne suis pas capable de qualifier personne de gagnant. Ç’a été lourd.

 

Selon M. Lafrenière, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a vite appris de ce printemps où les manifestations bourgeonnaient fréquemment aux quatre coins de la métropole. « Après chaque manif, on se remettait en question, puis après chaque semaine, on se remettait en question », soutient-il.

Si certaines manifestations ont tourné au vinaigre, c’est que des pommes pourries se sont mêlées à la foule, estime l’ancien agent, qui, « comme père de famille », n’irait pas dans une manifestation avec ses enfants. « Il y a des gens qui se sont joints aux manifestations étudiantes qui étaient des gens plutôt anarchistes, analyse-t-il. Ils voulaient profiter de cette plateforme-là pour prôner l’anarchisme. »

Dans ce « gros trou noir » qu’est pour lui le printemps 2012, le député de Vachon se rappelle la manifestation qui a viré à l’émeute aux abords du Palais des congrès, le 21 avril. « Là, j’ai des [collègues] qui ont été blessés, des projectiles qui ont été lancés. La tension a monté énormément », se rappelle-t-il.

Ce jour-là, 17 personnes ont été arrêtées dans les rues du centre-ville, peut-on lire dans les pages du Devoir. Quatre policiers ont subi des blessures. « On invite les étudiants à rester pacifiques, et le gouvernement pourrait faire la même chose avec les policiers », a déclaré à l’époque le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, Léo Bureau-Blouin.

Du nouveau ?

En 2014, l’ex-député Serge Ménard signait un rapport de plus de 450 pages sur les événements du printemps 2012. Sur ses 28 recommandations, une vingtaine touchait le travail des policiers. « Les stratégies d’encerclement et d’arrestation de masse ne devraient être utilisées qu’en dernier recours », peut-on lire dans l’imposant document.

Interrogé sur les craintes qu’avaient certains protestataires vis-à-vis de la police en 2012, Ian Lafrenière soutient qu’« on avait tous des craintes ». « À partir du moment où tu es dans une manifestation — ma réponse va être bien plate —, il y a toujours un semi-danger. De part et d’autre, on avait des craintes que ça dérape », raconte-t-il.

Après 2012, certaines « stratégies » policières dans les manifestations ont changé, observe M. Lafrenière. L’équipement utilisé aussi, dit-il. Les réseaux sociaux sont devenus un outil indispensable, selon lui.

Même « dans la façon de faire des règlements [et des lois] », il y a une « chance d’apprendre de ce qui s’est passé », lance celui qui est aujourd’hui législateur.

Adoptée en mai 2012, la « loi 78 » du gouvernement de Jean Charest — qui obligeait entre autres les protestataires à fournir un itinéraire aux policiers avant l’événement — a partiellement été mise à la trappe par le gouvernement de Pauline Marois à l’automne de cette même année. Le controversé règlement P-6 de la Ville de Montréal, qui empêchait entre autres de se cacher le visage dans une foule, a officiellement été abrogé en 2019.



À voir en vidéo