Un esprit sain dans une ville saine

Les installations du complexe sportif Desjardins à Rimouski le 17 février 2022. 
Photo: Francis Vachon Le Devoir Les installations du complexe sportif Desjardins à Rimouski le 17 février 2022. 

Les notes de l’hymne olympique s’évanouissent à Pékin après deux semaines de prouesses hivernales. Le sport, au-delà des médailles, peut aussi rehausser la trame des villes et insuffler de la vie dans des secteurs négligés. Regard sur les réussites, petites et grandes, du développement urbain par le sport.

Plusieurs villes ont réussi à redorer le blason de leur centre en misant sur le sport à grand déploiement. À cette discipline, les villes de Baltimore et de Barcelone se hissent en haut du podium.

La première, comme bien des villes d’Amérique du Nord, a payé chèrement l’exode des banlieusards.

« À partir du moment où il y a eu une vague massive vers les banlieues, beaucoup d’élus se sont demandé ce qu’ils allaient faire de leurs quartiers centraux, alors en proie à la violence et à la paupérisation, explique Romain Roult, directeur du Département d’études en loisir, culture et tourisme à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Le festif est rapidement venu sur la table à dessin comme moyen de régénérer des quartiers entiers. »

Baltimore a parié sur le sport pour redonner vie à son centre-ville. Le nid actuel des Orioles, inauguré en 1992 pour sa franchise du baseball majeur, a converti les environs de la gare Camden en quartier touristique et commercial effervescent. « Baltimore a réussi à revamper son front de mer par le commerce et le sport-spectacle pour amener une nouvelle saveur et, surtout, pour donner aux gens le goût de fréquenter le centre-ville », souligne le professeur Roult.

L’année 1992 marque aussi l’avènement des Jeux olympiques (JO) de Barcelone, encore érigés en modèle des retombées positives que le rêve olympique peut apporter à la ville qui le rend possible.

« Barcelone a réussi à faire du sport un catalyseur de développement urbain, poursuit Romain Roult. Les élites ont utilisé les investissements pour valoriser des quartiers, notamment le front de mer. » Le village olympique a en effet servi de levier pour arracher le tissu industriel flétri qui enlaidissait la côte méditerranéenne de la capitale catalane. Les quartiers d’El Poblenou et de La Barceloneta, laissés à la marge de la cité avant les JO, comptent désormais parmi les plus branchés de Barcelone. Une économie moderne et un littoral de playas ont fleuri sur la côte, là où se dressait, autrefois, la grisaille d’industries lourdes en déclin.

Classes modestes délogées

 

Une cure de jouvence urbaine par le sport-spectacle nécessite toutefois des investissements publics importants et se fait souvent au détriment des classes modestes. Après 1992, la gentrification a poussé du pied les démunis qui habitaient El Poblenou et La Barceloneta. « Le schéma d’aménagement n’avait rien à voir avec les classes laborieuses, et les habitations étaient hors de portée des familles à faible revenu », écrivait en 2000 Maria Dolors Garcia-Ramon, professeure de l’Université autonome de Catalogne, en dressant un bilan en demi-teinte du plan d’urbanisme hérité de l’aventure olympique.

Montréal mise aussi sur le sport à grand déploiement pour vivifier son centre-ville. Les tours résidentielles se multiplient dans le voisinage du Centre Bell, offrant des logements davantage à la portée des habitués de la première rangée que des spectateurs de la section bleue.

« Ce sont des modèles de régénération plus élitistes qui essuient beaucoup de critiques, rappelle le professeur Roult. Autour du Centre Bell, il y a valorisation immobilière, mais ça demeure des copropriétés de luxe et des propriétés de très haut standing. »

Transformation par la planche

 

Les projets n’ont heureusement pas tous besoin d’avoir une envergure olympique pour bonifier leur milieu. À preuve : le parc de planches à roulettes sous le viaduc Van Horne qui a permis de transformer une friche bétonnée du Mile End en lieu de rencontres pour les adeptes de la discipline.

« Ce skatepark-là est vraiment extraordinaire, souligne un de ses idéateurs, Yann Fily-Paré. Les experts le fréquentent, les amateurs le fréquentent, les familles le fréquentent : il est occupé matin, midi et soir. »

Même l’hiver, des mordus viennent peaufiner leur art sur les rampes que le viaduc protège de la neige. Inauguré à l’automne 2019, le parc dépasse déjà les attentes de M. Fily-Paré. « Son design est le fruit d’une grande consultation publique, explique-t-il. Il y a une estrade où tu peux regarder les gens faire du skate. C’est comme assister à un spectacle ! »

Conçu par des planchistes, le parc sous le viaduc Van Horne a reçu un accueil beaucoup plus enthousiaste que le Skateplaza, créé par la Ville à proximité du pont Jacques-Cartier. « Il est tellement mal fait », déplore Yann Fily-Paré, qui se rappelle qu’en 2007, la communauté de planchistes l’avait inauguré à grand renfort de… tomates.

« Ce que nous constatons, dans le cas des histoires à succès, c’est qu’il y a une participation citoyenne, précise Romain Roult. C’est fini, le modèle où on impose un choix d’en haut qui arrive en bas. Il faut consulter les citoyens, mais aussi des organismes qui sont centraux dans le domaine du sport et du loisir. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Yann Fily-Paré au parc de planche à roulettes sous le viaduc Van Horne, à Montréal.

La santé urbaine de Victoriaville

Victoriaville a bien compris cette leçon. Le sport, dans cette ville de 48 000 habitants, est érigé en facteur d’identité et fait l’objet d’une concertation constante avec le milieu scolaire. Les rencontres sont fréquentes entre les directeurs de la Ville, du centre de services scolaire et du cégep. Les établissements présentent leurs besoins : la Ville écoute et trouve des façons de financer les propositions.

Victoriaville se donne aussi les moyens de ses ambitions, en consacrant environ 15 millions de dollars par année aux sports, soit 15 % de son budget.

« On investit beaucoup d’argent là-dedans parce qu’on pense que c’est un élément distinctif, explique le maire fraîchement élu en novembre, Antoine Tardif. Les citoyens sont fiers que le sport soit dans notre ADN. »

En créant les installations en partenariat avec les écoles, Victoriaville s’assure d’offrir à tous les jeunes des infrastructures de qualité et réparties de façon équitable sur le territoire.

« Je compte bien utiliser cette force-là, souligne le maire Tardif, lui-même un habitué des arénas, puisqu’il a joué jusqu’en ligue américaine. L’identité sportive de Victoriaville fonctionne vraiment bien auprès des jeunes, et ça attire des familles. »

Deuxième centre-ville à Rimouski

Rimouski entame un grand chantier de modernisation de ses installations sportives en prévision des Jeux du Québec 2023. Selon le maire, Guy Caron, qui a lui-même fréquenté dans sa jeunesse les terrains aujourd’hui vieillissants du complexe sportif Guillaume-Leblanc, il s’agit d’une nécessité pour attirer la jeunesse.

« Nous n’avons pas le choix de nous rajeunir, et nous avons besoin de renouveler nos infrastructures sportives pour le faire, explique-t-il. On ne peut pas devenir une ville de retraités, sinon ça va entraîner d’autres problèmes du point de vue démographique. »

L’apparition du complexe sportif Desjardins, en 2019, a posé le premier jalon d’un développement qui promet de transformer un quartier de résidences unifamiliales en « deuxième centre-ville ». « Le complexe a prouvé qu’il y avait un potentiel dans ce secteur-là », souligne le maire. Déjà, à un jet de pierres du centre sportif construit au coût de 42 millions de dollars, le bruit des chantiers de construction annonce les changements à venir dans le voisinage. Là où il n’y avait aucun service dans un passé pas si lointain, des commerces de proximité et un berceau d’innovation versé dans l’économie marine commencent à apparaître.

« Le sport contribue à rendre des quartiers plus humains, à amener le bien-être à proximité de l’habitat », conclut le professeur Romain Roult. Une façon moderne de dépoussiérer la maxime antique de Juvénal : « Un esprit sain dans un corps sain… dans une ville saine ».



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