La peur des aiguilles a ralenti la campagne de vaccination contre la COVID au Québec

Les enfants, et dans une moindre mesure, les adolescents, sont généralement plus anxieux face à une aiguille, selon Ève Dubé, qui affirme qu’environ 30% d’entre eux ressentent cette peur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les enfants, et dans une moindre mesure, les adolescents, sont généralement plus anxieux face à une aiguille, selon Ève Dubé, qui affirme qu’environ 30% d’entre eux ressentent cette peur.

Plus d’un adulte sur cinq qui a tardé à obtenir sa première dose de vaccin contre la COVID-19 se dit appréhensif face à l’injection, révèlent des données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) obtenues par Le Devoir. Cette nouvelle information jette la lumière sur l’une des raisons pour lesquelles des milliers de Québécois tournent le dos à l’immunisation.

Depuis le 8 octobre dernier, les personnes qui prennent rendez-vous sur Clic Santé peuvent déclarer qu’elles ont des appréhensions envers l’inoculation. « Ce n’est pas juste la peur de l’aiguille, mais aussi la crainte de l’injection et des effets secondaires », affirme d’emblée Ève Dubé, anthropologue et chercheuse à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

« On fait face à des gens qui ont attendu avant de recevoir le vaccin, donc ils étaient probablement plus craintifs que ceux qui l’ont reçu plus tôt », précise l’experte. En effet, une très grande majorité des adultes québécois (85,6 %) avaient déjà obtenu leurs deux premières doses au moment où la question a été introduite au formulaire.

 

 

Parmi les adultes qui ont pris rendez-vous entre le 8 octobre 2021 et le 1er février 2022, les proportions de personnes qui disent craindre le vaccin sont beaucoup plus élevées parmi ceux qui obtenaient leur première (22 %) ou leur deuxième (18 %) dose, comparativement à ceux qui recevaient leur troisième dose.

Au Québec, la campagne de vaccination anti-COVID a été lancée le 14 décembre 2020. Les premières doses ont été rendues disponibles selon les tranches d’âge ; les 18 ans et plus y ont eu accès à partir du 14 mai 2021. Les adultes qui sont allés chercher leur première dose après le 8 octobre avaient donc au minimum quatre mois de retard.

 

 

Les créneaux pour obtenir une deuxième dose ont ensuite été ouverts en juin (à partir du 7 juin pour les 80 ans et plus et du 23 juin pour les 18 ans et plus), à condition de respecter un intervalle de 8 semaines ou plus entre les deux doses.

« Quand on regarde les proportions pré-COVID, pour les vaccins de routine, c’est entre 3 et 10 % des adultes qui ont assez peur des aiguilles pour éviter des procédures médicales, comme aller chez le dentiste ou se faire vacciner », relate Ève Dubé. Cette estimation fait écho à la proportion d’adultes qui ont déclaré éprouver une appréhension en prévision de leur troisième dose de vaccin contre la COVID-19 (3,5 %) au Québec.

Il n’est ainsi pas étonnant que le ministère rapporte des taux plus élevés pour la première et la deuxième dose, puisqu’un plus grand nombre de bélonéphobes se sont inscrits tardivement. « Probablement que si on avait posé la question dès les premiers rendez-vous, au printemps 2021, ça aurait été plus près de ces valeurs-là [habituelles] », ajoute l’anthropologue.

Ces conclusions rejoignent celles d’une étude britannique, publiée au printemps dernier, qui estime que la peur des aiguilles est responsable d’environ 10 % des cas d’hésitation vaccinale au Royaume-Uni. L’étude non probabiliste a été menée en ligne auprès de quelque 15 000 répondants du 19 janvier au 5 février 2021.

Les enfants plus craintifs

Les enfants et, dans une moindre mesure, les adolescents, sont généralement plus anxieux face à une aiguille, selon Ève Dubé, qui affirme qu’environ 30 % d’entre eux ressentent cette peur. « L’expérience d’avoir eu plusieurs injections aide à nous désensibiliser. Comme adultes, on est moins dans l’imaginaire que les enfants aussi. »

Les données obtenues par Le Devoir vont dans le même sens que celles pré-COVID : la proportion d’adolescents craintifs est nettement plus basse que chez les 5-11 ans, à respectivement 25 et 35 %.

 

 

« Toutes les interventions qui ont été mises en place pour faciliter l’expérience des enfants, comme la zoothérapie sur les sites de vaccination de masse, c’est extrêmement positif parce que ça peut jouer sur la confiance », affirme la chercheuse.

La première dose a été rendue disponible aux 12-17 ans à compter de juin et leur inoculation s’est échelonnée tout l’été, alors que les enfants de plus de 5 ans y ont eu accès à compter du 24 novembre dernier. Celle-ci se poursuit d’ailleurs toujours ; seulement 61,5 % des 5-11 ans ont reçu au moins une dose.

Par courriel, le MSSS dévoile que la question liée à l’appréhension a été ajoutée tardivement dans le formulaire de Clic Santé à la demande des CISSS et CIUSSS. « Elle a été mise en place principalement avec le début de la vaccination chez les 5-11 ans, mais était demandée par les équipes terrain depuis un certain temps afin de pouvoir mieux accompagner la clientèle à leur arrivée sur le site », écrit la porte-parole Marjorie Larouche.

Tous les établissements ne prennent toutefois pas en compte cette information et le ministère ne fait pas le suivi des actions prises conséquemment. La relationniste précise tout de même que « ça reste une pratique courante pour les infirmières de poser des questions sur l’appréhension ».

« Ça dépend de la culture du CIUSSS, de leur gestion du travail et de la main-d’œuvre », explique-t-elle, en rappelant que les pénuries de personnel ont possiblement réduit leur niveau d’intervention.

« Il faut être réaliste »

La variété de stratégies utilisées par les CISSS, les CIUSSS et Québec permet malgré tout au gouvernement de se targuer d’avoir l’un des taux de vaccination les plus élevés au monde. En date du 15 février, 85,8 % de la population générale a obtenu au moins une dose et 90,4 % de la population de 12 ans et plus est adéquatement vaccinée.

« Il n’y a aucun programme de vaccination qui réussit à rejoindre 100 % des populations ciblées, rappelle Ève Dubé, il faut être réaliste. » La chercheuse estime ainsi que la campagne est « un grand succès », notamment grâce à l’effet persuasif du passeport vaccinal. « Je pense que tous les gens qu’on pouvait aller chercher avec des stratégies de communication sont allés se faire donner les deux premières doses. »

« Pour aller chercher le reste, ajoute-t-elle, ça prend une approche beaucoup plus individuelle. Il faut les rencontrer, essayer de comprendre leurs enjeux et y répondre de façon personnalisée. »

C’est d’ailleurs ce que le gouvernement Legault tente de faire depuis le 24 janvier. À travers sa plus récente tentative, il vise à recenser les quartiers montréalais à faible couverture vaccinale, à ouvrir un site éphémère de vaccination à Montréal et à demander l’aide des organismes communautaires et des étudiants universitaires pour prêter main-forte dans l’opération.

Une dernière façon de rejoindre ceux qui n’ont toujours pas relevé leur manche à cause de barrières d’accès ou de fausses croyances, selon l’experte. Elle estime qu’avec tous les efforts qui ont été faits, les non-vaccinés sont aujourd’hui d’éternels récalcitrants, ceux qui ont « des positions très fermes » plutôt qu’une crainte de l’aiguille. « Il y a des gens qu’on ne convaincra jamais. »

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