La mince ligne entre symbole de solidarité et symbole de haine

Des drapeaux du Canada traversés d’une mince ligne bleue ont été vus cousus sur des uniformes des policiers du Service de police de la Ville de Montréal, cette fin de semaine, lors des manifestations et contre-manifestations autour des mesures sanitaires. Le « symbole » déjà très populaire chez nos voisins du Sud inquiète de ce côté-ci de la frontière.

Les images de ces drapeaux dévoyés ont été capturées samedi par la militante Jenny Cartwright, qui dit en avoir aperçu 5 ou 6, brodés bien en évidence. Ses photos ont largement circulé sur les réseaux sociaux en fin de semaine.

« Pour moi, c’est clairement un symbole de l’extrême droite, raconte-t-elle au Devoir. Je sais qu’il existait avant, mais on a vu cette ligne bleue sur des drapeaux lors de la campagne de Trump ou lors des rassemblements de suprématie blanche en Virginie. On l’a vu lors de la prise du Capitole. Maintenant qu’il a été récupéré, il faut arrêter de dire qu’avant ça voulait dire autre chose. » Elle a depuis porté plainte auprès du Commissaire à la déontologie policière et à la Ville de Montréal.

En effet, ce détournement des drapeaux nationaux circule depuis une dizaine d’années dans plusieurs pays du monde occidental. Les pompiers, les militaires, les ambulanciers ou les agents de sécurité s’approprient ce même type d’emblème avec une ligne rouge, vert, jaune ou orange, respectivement.
 

Pour le policier à la retraite Stéphane Wall, il s’agit ni plus ni moins qu’un symbole de solidarité entre membres d’une même profession. « On le voit comme la mince ligne qui sépare les criminels et les citoyens », raconte-t-il. La mince ligne bleue peut aussi être interprétée comme « un hommage aux policiers décédés », ajoute l’ancien superviseur du SPVM. « Quand on voit quelqu’un à l’hôpital, sur une machine, ou fait un parallèle avec une ligne plate. C’est un hommage qu’on va mettre de l’avant. »

Stéphane Wall se désole que ce symbole soit associé à un geste politique. « C’est un symbole qui sert aux deux groupes radicaux de droite et de gauche » pour s’approprier la légitimité de la police ou au contraire la battre en brèche, croit-il. « Les policiers, quand ils voient ce genre de polémique là dans l’espace public, ça contribue à nous attaquer encore. »

La Gendarmerie Royale du Canada, ou encore le service de police de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, ont déjà interdit l’utilisation de ce drapeau dans leurs rangs. Des réflexions sont en cours dans bien d’autres corps de police, atteste M. Wall. « C’est toléré dans plusieurs organisations policières », dit-il.

Question d’éthique et de droit

Tous les spécialistes de la question ne s’entendent pas sur le droit de modifier un uniforme de la sorte.

« Les policiers ne devraient pas porter de drapeaux en extra sur leur uniforme, estime le criminologue Rick Parent, expert des questions éthiques pour les services policiers. Pourquoi ? Parce que la police doit rester impartiale et non biaisée en tout temps. C’est dans les principes de Peel. »

Ces principes élaborés en 1829 en Angleterre sont encore souvent cités comme lignes directrices des corps de police des pays démocratiques. Le service de police d’Ottawa, par exemple, en fait explicitement référence sur son site Internet.

« [La mince ligne bleue] peut donner de la confiance aux policiers, leur faire sentir qu’ils sont importants dans la société. Néanmoins, je ne crois pas qu’ils devraient envoyer un message avec leur uniforme », sous-pèse M. Parent.

La loi pourrait aussi donner raison aux détracteurs de « la mince ligne bleue ». Le droit stipule qu’un policier ne peut « altérer » un uniforme, quoique des exemptions existent avec « l’autorisation du directeur du corps de police ».

Contacté par Le Devoir, le SPVM a confirmé que ce « symbole » ne fait pas partie de l’uniforme des policiers. « C’est sous analyse en ce moment par un comité d’éthique », a indiqué une porte-parole du corps de police, Véronique Comtois.

La Fraternité des policiers et policières de Montréal n’a pas répondu aux demandes d’entrevues du Devoir. La Fédération des policiers et policières municipaux du Québec a pour sa part décliné nos demandes en ce sens.



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