L’embourgeoisement à Pointe-Saint-Charles

La voie ferrée coupe le quartier Pointe-Saint-Charles en deux.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La voie ferrée coupe le quartier Pointe-Saint-Charles en deux.

L’embourgeoisement du quartier Pointe-Saint-Charles, stimulé par un boom démographique et immobilier, ne se fait pas sans heurts pour les résidents de longue date de ce secteur du sud-ouest de Montréal. Ceux-ci sont confrontés à des inégalités et à un coût de la vie grandissants.

Stéphane Defoy est organisateur communautaire au sein de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles. Il ne demeure toutefois pas dans ce quartier, qu’il connaît du bout des doigts. « Je n’en ai pas les moyens », malgré un salaire « adéquat », confie-t-il, tandis qu’il nous offre une visite guidée dans sa voiture de cet ancien secteur ouvrier, ceinturé de rails de chemin de fer.

Dans les rues perpendiculaires à la rue Wellington, où quelques cafés chics ont émergé dans les dernières années aux côtés d’un dépanneur de bières artisanales, M. Defoy nous montre l’un après l’autre divers duplex de logements locatifs qui ont été convertis dans les dernières années en maisons unifamiliales hors de prix — du moins pour la classe moyenne — ou encore en copropriétés à vendre.

Des données probantes confirment d’ailleurs l’effritement du parc locatif de ce quartier, qui a connu une croissance démographique de 7,1 % entre 2011 et 2016, pour atteindre près de 15 000 habitants, selon des données de Statistique Canada. Un rapport publié le mois dernier par le Regroupement Information Logement (RIL) et Action-Gardien, la Corporation de développement communautaire de Pointe-Saint-Charles, fait ainsi état du retrait d’au moins 136 logements locatifs du marché privé depuis le début des années 2000 dans ce quartier.

Photo: Adil Boukind Le Devoir «Ce n’est pas juste pour les gens qui partent que la gentrification se vit, c’est aussi pour les gens qui restent. Ils ne se sentent plus chez eux dans leur quartier», soupire le coordonnateur du Carrefour d’éducation populaire de Pointe-Saint-Charles, Nicolas Delisle-L’Heureux.

Forcés de partir

Les loyers sont pour leur part en forte augmentation, dans un contexte de croissance des valeurs foncières. De nombreux locataires se retrouvent ainsi forcés de quitter le quartier qu’ils chérissent, soit pour des raisons financières ou encore à la suite d’une éviction, évoquent plusieurs résidents et organismes du secteur.

« Personnellement, je connais beaucoup de gens qui vivaient [à Pointe-Saint-Charles] avant et qui ne peuvent plus se permettre d’habiter ici », laisse tomber Geneviève Lambert-Pilotte. La mère de famille monoparentale, qui a grandi dans ce quartier, a vu celui-ci se transformer au fil des années avec l’émergence de nombreux commerces raffinés et salons de toilettage pour chiens, notamment sur la rue du Centre, la principale artère du quartier.

« Ce n’est pas juste pour les gens qui partent que la gentrification se vit, c’est aussi pour les gens qui restent. Ils ne se sentent plus chez eux dans leur quartier », qui s’adapte à une clientèle mieux nantie, soupire le coordonnateur du Carrefour d’éducation populaire de Pointe-Saint-Charles, Nicolas Delisle-L’Heureux.

Au fil des années, le quartier a d’ailleurs développé une grande offre de services communautaires et de proximité, fruit d’une longue mobilisation populaire. Des locaux communautaires sont toutefois menacés de fermeture en raison de la spéculation immobilière, tout comme des maisons de chambres, tandis qu’une Caisse populaire et un bureau de poste ont notamment été délocalisés au fil des années. « C’est un effet non négligeable de l’embourgeoisement du quartier », estime Stéphane Defoy, qui constate que plusieurs nouveaux commerces « ne répondent pas aux besoins » des moins nantis.

« Quand les gens arrivent, ils disent “wow, c’est un grand quartier, il y a plein de choses”. Mais tous les gens qui étaient là avant ont dû partir. C’est comme un grand déplacement, un grand déménagement », soupire Mme Lambert-Pilotte, également responsable des communications à la Clinique communautaire du quartier.

Photo: Adil Boukind Le Devoir «Personnellement, je connais beaucoup de gens qui vivaient [à Pointe-Saint-Charles] avant et qui ne peuvent plus se permettre d’habiter ici», laisse tomber Geneviève Lambert-Pilotte.

Manque de logements sociaux

Pour les ménages à faible revenu qui s’accrochent à ce quartier, où le revenu moyen a grimpé en flèche par endroits, l’option de se tourner vers un logement social demeure, mais la patience est de mise. « Ma coop, elle est pleine et la liste d’attente, elle est de 10 à 15 ans pour avoir une place », soulève Kim Dumont, qui demeure depuis une vingtaine d’années dans une coopérative d’habitation avec son mari et ses enfants. « Au prix que je paie, c’est certain que je ne partirai jamais de là », lance la dame, qui « ne pourrait pas [se] permettre », autrement, de vivre dans ce quartier.

« Pourtant, je demeure ici depuis toujours », soupire celle qui est agente administrative aux ressources humaines à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.

Au moment où le parc de logements sociaux peine à augmenter depuis plusieurs années dans ce quartier, le conseiller du district de Pointe-Saint-Charles, Craig Sauvé, renvoie la balle à Québec. « J’ai l’impression qu’il y a zéro intérêt de la part du gouvernement du Québec pour agir […] C’est très dommage », soupire l’élu indépendant.

« Il y a beaucoup de grogne » devant le manque de logements sociaux dans le quartier, confirme d’ailleurs M. Defoy, tout en montrant du doigt les complexes immobiliers qui poussent à vue d’œil le long du canal de Lachine.

Or, « ce n’est pas tout d’avoir une place dans un logement. On peut avoir une place dans un HLM et ne plus se sentir chez soi dans son quartier », souligne la coordonnatrice d’Action-Gardien, Karine Triollet. Elle note ainsi l’importance de « protéger certains bâtiments de la spéculation » en réservant ceux-ci pour des groupes communautaires.

L’arrondissement travaille d’ailleurs avec la Ville dans le but d’acheter des terrains et de les réserver à des projets de logements sociaux et à des services communautaires. De récentes modifications au règlement de zonage du Sud-Ouest viennent d’autre part réduire au minimum les possibilités de diviser ou de subdiviser des logements locatifs dans ce secteur, rappelle M. Sauvé.

« Je pense que l’arrondissement met énormément d’efforts compte tenu des moyens qu’on a, qui sont très limités », enchaîne l’élu.

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