La «victoire» de Laurent Proulx

En gagnant en cour, le 3 avril 2012, Laurent Proulx croit avoir fait jurisprudence et forcé la main au gouvernement.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En gagnant en cour, le 3 avril 2012, Laurent Proulx croit avoir fait jurisprudence et forcé la main au gouvernement.

Palais de justice de Québec, 3 avril 2012. Laurent Proulx avait « passé des nuits » à se préparer pour plaider sa cause devant le juge Godbout. Le matin du 3 avril, après plusieurs heures d’audiences, il obtient l’injonction qui allait, selon lui, affaiblir pour de bon le camp des grévistes.

Ce matin-là, Laurent Proulx se présente seul devant le juge Bernard Godbout. Il n’est pas avocat — quoiqu’il ait un œil sur la profession. Il a décidé de plaider sa cause lui-même.

L’étudiant libre a un cours d’anthropologie à son agenda, à 15 h 30, à l’Université Laval, et il a bien l’intention d’y assister. Son admission au programme de droit en dépend, prétend-il. « Tout ça s’est passé ici, lance-t-il dix ans plus tard, les yeux levés vers le plafond d’une salle d’audience du palais de justice de Québec. On a vraiment fait avec les moyens du bord. »

Laurent Proulx représente à l’époque le mouvement qui se fera plus tard habiller du surnom de « carrés verts », mais ce n’est pas la hausse des droits de scolarité qui occupe son esprit. L’étudiant de 24 ans en a contre les piquets de grève.

« Pour nous, la hausse était une décision gouvernementale, raconte-t-il aujourd’hui. Puis, on comprenait que certaines personnes voulaient militer contre ça. Là où on a débarqué du train de l’amitié, c’est quand les gens ont commencé à se comporter comme de véritables syndicats et à dire : “On barre les portes.” »

Celui qui est devenu propriétaire d’un restaurant se rappelle être arrivé au 300, boulevard Jean-Lesage avec « des cartables de jurisprudence » assemblés avec ses copains antigrève. « On a passé des nuits à l’Université Laval, des nuits dans le [pavillon] De Koninck. Le concierge passait derrière avec la vadrouille… Des nuits de temps », relate-t-il. « Donc, c’est sûr que, quand on est arrivés ici, moi, j’en avais gros sur le cœur. J’en avais long à dire », ajoute-t-il.

Le matin du 3 avril, Laurent Proulx affirme que les grévistes lui causent un préjudice. Dans la salle de la cour, une poignée d’amis, mais aussi des étudiants portant le « carré rouge », curieux de connaître l’aboutissement de la plaidoirie quelques semaines après le déclenchement de la grève. « Ils sont sept avocats de l’autre bord. Moi, je suis assis seul », résume l’ex-conseiller municipal de Québec, aujourd’hui âgé de 34 ans.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Laurent Proulx, 10 ans plus tard

Il explique au juge Godbout qu’il doit absolument se rendre en classe. Le piquet de grève met en danger le succès de ses études et un emploi d’été, dit-il. « J’avais le goût de bégayer un peu au début », se remémore-t-il.

Après six heures de plaidoiries, le magistrat de la Cour supérieure du Québec se rend partiellement aux arguments du jeune Drummondvillois. Une injonction provisoire lui est accordée pour dix jours.

 

Le pied de nez du « nombriliste »

« Je me sentais comme dans un vidéoclip de Queen, tu sais ? “We are the champions !”»

Au sortir du palais de justice, Laurent Proulx invite les étudiants qui « se sentent brimés » à le contacter. À ses yeux, il s’agit d’un premier pas, d’une première brèche dans l’armure des grévistes. Des dizaines de demandes d’injonction suivront. « Tellement de gens nous avaient dit que c’était impossible, raconte-t-il. Il y avait des étudiants en droit de troisième année qui nous disaient qu’on était mêlés. […] Les gens riaient de nous au café étudiant. »

Le sourire aux lèvres, Laurent Proulx se rend à son cours en milieu d’après-midi. Une « haie de déshonneur » organisée par quelques étudiants l’attend. Quelques mois plus tard, il abandonnera son cours d’anthropologie, son seul « regret » du printemps 2012, avance-t-il.

Dans une entrevue qu’il a accordée à Radio-Canada après sa victoire en cour, Laurent Proulx est serein. Mais son regard s’assombrit quand il évoque les insultes qu’il a encaissées dans les jours ayant précédé l’audience : « individualiste », « bébé gâté », « nombriliste »…

« La vérité, c’est que les études supérieures, il y a toute sorte de monde là-dedans. Il y a des mères de famille monoparentale qui font un retour aux études et des gens comme moi, qui, après avoir été sur le marché du travail, reviennent aux études pour se trouver un avenir meilleur, affirme-t-il. [Je n’avais] pas nécessairement les moyens de perdre deux ou trois semaines d’une session. »

« Syndicalisme » étudiant

Une décennie plus tard, Laurent Proulx se dit fier « d’avoir réussi à atteindre ses objectifs en utilisant des méthodes légitimes ». « Sans casser rien. Sans empêcher personne d’aller au travail », raconte-t-il.

« La grève n’est-elle pas une méthode légitime ? » lui demande Le Devoir. « C’est un moyen légitime quand c’est fait par [un] syndicat des travailleurs […], puis que tout le monde est au travail dans une shop et qu’il y a un vote qui est prêt. Les étudiants, ce ne sont pas des travailleurs. Une association étudiante, ce n’est pas un syndicat », soutient-il.

En gagnant en cour, le 3 avril 2012, Laurent Proulx croit avoir fait jurisprudence et forcé la main au gouvernement libéral de Jean Charest. La loi 78 née quelques mois plus tard était devenue « nécessaire […] pour faire respecter l’ordre sur les campus », affirme-t-il. « Je crois qu’on a semé quelque chose avec ça. Les étudiants ne pourront plus jamais être pris en otages », avance-t-il.

Laurent Proulx se réjouit d’avoir vu les moyens de pression s’éloigner des établissements d’enseignement. Mais les associations n’ont pas perdu leur pouvoir d’influence, analyse-t-il.

En 2013, il revenait en cour pour contester l’adhésion automatique aux associations étudiantes. Avec un autre étudiant, Miguaël Bergeron, il avançait que la structure des associations brimait la liberté d’expression de leurs membres. La Cour supérieure a rejeté la demande en 2015.

« Les associations étudiantes ont encore un pouvoir de pression sur le gouvernement dans la société, plus fort que bien des lobbys d’entreprises, lance Laurent Proulx. Par contre, je pense qu’il y a une limite qui a été tracée, nonobstant le fait qu’on n’a pas réussi à faire tomber la cotisation obligatoire. Il y a quand même une limite juridique non contestée. »

Il y a beaucoup, beaucoup d’améliorations à faire dans la gestion des fonds publics avant d’aller dans le portefeuille des étudiants.

 

Pour ou contre ?

Sur le fond de l’affaire, Laurent Proulx n’était « pas nécessairement » pour la hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement Charest au printemps 2012.

Le serait-il aujourd’hui ? « Il y a beaucoup, beaucoup d’améliorations à faire dans la gestion des fonds publics avant d’aller dans le portefeuille des étudiants », affirme-t-il. L’ex-homme politique croit tout de même que passer aux études supérieures, « ça ne coûte pas cher » au Québec.

« [Le Printemps érable], un moment donné, c’est devenu littéralement un débat sur la gratuité scolaire. Je n’étais pas là du tout non plus », lance-t-il.

Laurent Proulx assure que son « côté militant » est toujours là et qu’il le sera toujours. « C’est juste que, maintenant, il est encadré par des cheveux gris », lance-t-il à la blague. En juin 2020, il menaçait de rouvrir la terrasse de son restaurant malgré les restrictions sanitaires imposées par le gouvernement de François Legault. Québec modifiait ses consignes quelques heures plus tard.

Malgré son expérience politique, il n’est pas tenté par un second saut dans l’arène. L’entrepreneur se dit « orphelin politique ». « Je pensais que je ne l’étais plus, dit-il. Mais finalement, un certain parti politique qui détient le pouvoir [lire la CAQ] est beaucoup plus proche d’une version 2.0 du Parti québécois, très interventionniste. »

Le Parti conservateur du Québec ne l’attire pas plus que ça, malgré les atomes crochus qu’il dit avoir avec le chef Éric Duhaime. « Je suis pas mal un électron libre. »



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