En Haïti, des maisons capables de résister aux séismes et aux ouragans

Aline Noguès
Collaboration spéciale
En 2016, l'ouragan «Matthew» a semé la mort et la désolation derrière lui en Haïti, où 80% des habitations ont été endommagées dans le sud du pays. 
Photo: Rodrigo Arangua Agence France-Presse En 2016, l'ouragan «Matthew» a semé la mort et la désolation derrière lui en Haïti, où 80% des habitations ont été endommagées dans le sud du pays. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération internationale

Est-il possible d’intervenir sur des terres sinistrées en évitant l’écueil du « sauveur » étranger faisant plus de mal que de bien ? En Haïti, sur les ruines laissées par le séisme de 2010, puis dans le sillage du violent ouragan Matthew en 2016, l’ONG Développement et Paix – Caritas Canada lance avec son partenaire local ITECA (Institut de technologie et d’animation) plusieurs projets de construction de maisons. Au-delà de l’urgence humanitaire, l’objectif est de viser un développement à long terme par une implication des communautés locales.

Après un premier projet en 2011-2012 qui verra la construction de 400 maisons à Gressier, dans l’arrondissement de Port-au-Prince, largement financé par l’ancienne Agence canadienne de développement international (ACDI), un second projet voit le jour en 2017 dans la commune de Cavaillon, dans le sud du pays. Le budget est beaucoup plus limité, et l’approche différente, comme l’explique Mary Durran, chargée de programmes de l’organisme pour Haïti : « Nous voulons changer les manières de faire : l’assistanat fait beaucoup de dégâts en infantilisant les gens. Il faut encourager les Haïtiens à prendre leur avenir en main, en les consultant, en tenant compte de leurs besoins et en les impliquant à toutes les étapes du processus. C’est la clé pour que nos actions perdurent, bien après notre départ. L’humanitaire, c’est bien beau en situation d’urgence, mais il faut faire le lien avec le développement à long terme. »

Du coumbite aux groupes solidaires

 

À Cavaillon, les populations sont donc mises à contribution. On commence par former des groupes solidaires, au sein desquels se décide qui bénéficiera des nouvelles constructions (familles monoparentales ou multigénérationnelles, par exemple). Les heureux élus doivent financer environ un tiers du coût total de la maison qui s’élève à 10 000 $ : ils empruntent de l’argent pour acheter des matériaux, payer la main-d’œuvre, etc. Ils creusent eux-mêmes les fondations, et des maçons formés sur place posent les briques. Le coumbite, travail collectif des paysans, reprend vie dans ce projet de construction : on travaille ensemble chez l’un, puis chez l’autre.

L’humanitaire, c’est bien beau en situation d’urgence, mais il faut faire le lien avec le développement à long terme

 

Les défis sont pourtant nombreux. Tout est plus compliqué : les matériaux sont livrés alors que la main-d’œuvre n’est pas prête, ou bien les matériaux tardent à arriver alors que l’équipe est là ; il faut acheminer les matériaux dans des sections rurales presque inaccessibles par la route, surtout par temps de pluie ; les tentatives de corruption sont nombreuses ; les maçons formés sur le tas ne sont pas aussi efficaces que des professionnels, et le tout s’étire sur de longs mois… bien plus de temps qu’il n’en faudrait pour poser des maisons toutes neuves, clés en main, sans impliquer qui que ce soit.

Sacrifices et responsabilisation

 

Mais en 2019, soit de 18 à 20 mois après le début des travaux, la satisfaction est grande : 25 maisons sont sorties de terre, plus de 300 ont été réparées. La population est fière du travail accompli. « Les gens ont fait beaucoup de sacrifices pour construire leurs maisons, cela les a responsabilisés ; le projet a aussi eu pour effet de développer sur place une expertise en construction et de renforcer toutes les organisations communautaires de la région qui, à leur tour, deviennent capables de soutenir les autorités locales en cas de catastrophes », explique Mary Durran.

Photo: Développement et Paix Carole Laroche, accompagnée de ses trois enfants, devant leur nouvelle maison à Cavaillon, dans le sud d’Haïti. En 2016, l’ouragan «Matthew» avait entièrement détruit leur domicile.

Le renforcement des capacités de l’État, grâce à l’appui de communautés soudées et efficaces, fait partie des motifs de satisfaction à l’issue de ce projet. Lorsque la terre a de nouveau tremblé dans le sud d’Haïti, en août 2021, les communautés les plus organisées ont vite été en mesure d’établir des bilans détaillés (pertes humaines, matérielles, agricoles) que bien peu d’autorités officielles auraient pu chiffrer en raison des difficultés d’accès aux lieux reculés ou de leur manque chronique de moyens. Le séisme aura aussi permis de confirmer que ces maisons, originellement conçues pour résister seulement aux ouragans, tenaient aussi le coup en cas de séisme.

« Les gens sur le terrain nous ont dit “tout est détruit, partout, il ne reste que quelques maisons debout”. C’étaient les nôtres », se souvient la coordonnatrice du projet. Grâce à leurs matériaux et à leurs techniques de construction, ces maisons conçues par un ingénieur haïtien de l’équipe d’ITECA ont parfaitement résisté et sont désormais fortement demandées dans les communautés rurales, malgré leur coût croissant (15 000 $), nourri entre autres par l’inflation.

Face aux énormes besoins, Développement et Paix relance donc le projet, pour l’étendre ces prochains mois à quatre autres communes autour de Cavaillon : Les Cayes, Saint-Louis du Sud, Maniche et Aquin. Dix maisons sont prévues dans un premier temps, davantage si les fonds récoltés le permettent.

Les ouragans s’annonçant de plus en plus destructeurs dans les Caraïbes sous l’effet du réchauffement des océans, la question de la justice climatique se fait pressante : « Au Québec, nous pouvons polluer sans nous préoccuper des effets de notre mode de vie, sans craindre un ouragan ou une autre catastrophe. Mais, en Haïti, les gens sont vraiment vulnérables : ils subissent de plein fouet les conséquences de la pollution des autres », rappelle Mary Durran. Les chiffres parlent en effet d’eux-mêmes : selon Global Footprint Network, Haïti est un des pays du monde dont l’empreinte écologique est la plus proche de zéro.

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