Transformer le monde, une semaine à la fois

André Lavoie
Collaboration spéciale
L’année 2021 a entraîné son lot calamiteux de feux de forêt, de sécheresses et d’ouragans. Sur la photo, on aperçoit un garçon qui étanche sa soif dans le désert près de Dertu, au Kenya, où une sécheresse frappe le nord du pays.
Photo: Brian Inganga Associated Press L’année 2021 a entraîné son lot calamiteux de feux de forêt, de sécheresses et d’ouragans. Sur la photo, on aperçoit un garçon qui étanche sa soif dans le désert près de Dertu, au Kenya, où une sécheresse frappe le nord du pays.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération internationale

« On peut transformer le monde, et le faire immédiatement. » Une telle affirmation semble ambitieuse, et parfaitement irréaliste, mais Michèle Asselin, directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), assume ses propos… et reconnaît l’ampleur de la tâche. Elle était déjà énorme avant mars 2020, et la crise sanitaire en a rajouté plusieurs couches, usant au passage la bonne volonté des plus idéalistes. Mais le combat contre les inégalités, source de bien des maux qui rongent la planète, doit se poursuivre coûte que coûte.

Ce ne sont pas les chantiers qui manquent pour opérer cette transformation, et un rapport d’Oxfam publié en janvier dernier en montre toute l’étendue. Selon cet organisme international, les inégalités dans le monde tuent une personne toutes les quatre secondes, et le faible taux de vaccination dans plusieurs pays (10 % sur le continent africain, contrairement à 70 % dans les pays industrialisés) risque fort de faire grimper ce chiffre alarmant. Pendant ce temps, la richesse des milliardaires — dont Elon Musk (Tesla) et Jeff Bezos (Amazon) — a augmenté six fois plus vite depuis le début de la crise sanitaire que celle des trois milliards de personnes les plus pauvres.

Des occasions d’apprentissage

Tous ces chiffres n’ont pas surpris Michèle Asselin. « Les résultats de ce rapport sont appuyés par des données probantes, documentées… et préoccupantes, souligne celle qui fut présidente de la Fédération des femmes du Québec de 2003 à 2009. Ce dont témoigne ce rapport, c’est que non seulement la pandémie fut un révélateur des inégalités sociales, mais aussi un accélérateur. »

D’ailleurs, au même moment, malgré une économie périodiquement « en pause », les changements climatiques, eux, n’ont pas pris de vacances. 2021 fut l’une des sept années les plus chaudes jamais enregistrées selon l’Organisation météorologique mondiale, entraînant son lot calamiteux de feux de forêt, de sécheresses et d’ouragans.

Tous ces phénomènes peuvent-ils être autre chose que des fatalités ? La directrice générale de l’AQOCI souhaite qu’ils soient aussi, et surtout, des occasions d’apprentissage. « Nous sommes interdépendants, le virus voyage, se moque des frontières, tout comme les changements climatiques. Le Canada demeure un grand pollueur, mais en subit moins les conséquences que plusieurs pays du Sud. Nous devons faire face mondialement à ces défis tout en répartissant l’argent vers les pays qui en sont touchés plus que d’autres. »

Ce mouvement de justice sociale peut émerger, et se consolider, grâce à des initiatives comme la Semaine du développement international. Michèle Asselin en est convaincue. « Cet événement est une occasion de partager des savoirs, et surtout d’entendre ce que les pays du Sud peuvent nous apporter. On assiste d’ailleurs à un mouvement sud-sud parmi les grandes organisations, qui ne recrutent plus seulement des coopérants dans les pays du Nord. Ils ont beaucoup à nous apprendre, comme le rappelait la Dre Joanne Liu en évoquant l’expertise des pays africains développée pendant l’épidémie du virus Ebola, dont la gestion des zones chaudes et froides. Pendant la première vague de COVID-19, elle n’en revenait pas de la façon aberrante dont les CHSLD fonctionnaient.Le décès de milliers de personnes âgées au Québec fut une véritable catastrophe. »

Briser le sentiment d’isolement

Face à ces échecs collectifs, un événement comme la Semaine du développement international souhaite pouvoir atténuer les effets délétères et offrir une occasion unique de faire mieux et autrement la prochaine fois. C’est aussi le moment de comprendre que les aspirations collectives ne peuvent être réalisées en vase clos, rappelle Michèle Asselin. « Nous ne sommes pas seuls, tous les gestes comptent, et pour qu’ils puissent compter vraiment, nous devons les accomplir ensemble. Les solutions aux changements climatiques existent, mais ne peuvent reposer seulement sur nos faibles épaules. »

Pendant quelques jours en février, mais aussi tout le reste de l’année, les 69 organismes répartis dans 13 régions de la province qui composent le tissu de l’AQOCI cherchent à briser ce sentiment d’isolement, voire d’impuissance, pour bâtir « un autre monde basé sur l’égalité, la justice, et la liberté », selon sa présidente. Sans toutefois être « jovialiste », tient-elle à préciser, tout en ajoutant que rien ne se fera si les citoyens n’interpellent pas leurs élus, peu importe l’ordre de gouvernement. « Et si on commençait par abolir les paradis fiscaux, cette chose odieuse ? La planète est menacée, et je comprends les jeunes d’être exaspérés », conclut Michèle Asselin.

Bulles de solidarité

Depuis quelques années, la parution d’une bande dessinée pendant la Semaine du développement international est devenue une véritable tradition. Après La traversée, de Beatriz Carvalho, qui portait sur les réfugiés et l’exil, c’est au tour de Jenny Bien-Aimé de signer Nos reflets. Les inégalités mondiales et la solidarité.

L’artiste d’origine haïtienne, qui signe là sa première incursion professionnelle dans l’univers du 9e art, ne pouvait rêver d’un meilleur baptême. Car même si les thèmes étaient en quelque sorte imposés, autour de l’urgence climatique et de la crise sanitaire, ceux-ci lui ont vite collé à la peau. « En tant que femme et personne de couleur, tous ces sujets m’intéressaient, affirme cette diplômée en illustration du collège Dawson. Dans ma famille, beaucoup de gens travaillent dans le domaine de la santé, et la pandémie a eu un impact très grand sur eux. »

Au milieu de ses esquisses, l’image de la chandelle a émergé, fil d’Ariane et bouée de sauvetage de sa jeune héroïne au milieu d’un chaos où les plus vulnérables sont plongés dans une époque trouble et sombre. Pour Jenny Bien-Aimé, « la métaphore de la chandelle permet de représenter la noirceur, symbole des difficultés que nous vivons tous ». D’une nature visiblement optimiste, l’illustratrice considère qu’il y a un feu à partager, celui de l’espoir, car « cela procure encore plus de lumière ». À sa manière, elle offre une touchante variation du proverbe chinois « Mieux vaut allumer une seule et minuscule chandelle que de maudire l’obscurité. »

 

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