«Il n’y a pas de justice britannique»

Les Irlandais soulignent le 50e anniversaire du Bloody Sunday, lors duquel 13 manifestants avaient été tués par des soldats anglais.
Photo: Paul Faith Agence France-Presse Les Irlandais soulignent le 50e anniversaire du Bloody Sunday, lors duquel 13 manifestants avaient été tués par des soldats anglais.

Un demi-siècle plus tard, le sentiment d’injustice perdure. Sous un ciel gris et humide, des centaines d’Irlandais ont commémoré dimanche le Bloody Sunday, l’assassinat toujours impuni de 13 manifestants catholiques tombés en 1972 sous les balles de soldats britanniques.

Les plaies restent vives parmi les résidents de Derry-Londonderry, en Irlande du Nord, cinquante ans après cette tuerie qui a terni de façon durable la crédibilité du régime britannique.

« NEVER FORGET », a titré vendredi le Derry Journal sous la photo d’archives d’une scène du carnage. Les bâtiments de la ville sont aussi tapissés de murales dénonçant la mort de ces manifestants pacifiques qui marchaient pour dénoncer les détentions arbitraires de militants catholiques, sans procès, pratiquées à l’époque par Londres.

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Aucun des militaires ayant tiré sur ces citoyens d’Irlande du Nord n’a été puni ni même identifié publiquement depuis cinquante ans. Le gouvernement britannique a beau avoir offert des excuses en 2010 pour cette tragédie « injustifiée et injustifiable », les catholiques irlandais restent indignés.

« Il n’y a pas de justice britannique. C’est important pour moi de l’affirmer aujourd’hui. Le monde entier doit savoir que l’impunité règne toujours », dit Fiona Gallagher, une mère et grand-mère de 53 ans rencontrée dimanche lors de la commémoration du Bloody Sunday.

Le conflit est tellement profond que catholiques et protestants ne s’entendent même pas sur le nom de la ville où a eu lieu la tuerie. Les catholiques la nomment Derry. Les protestants fidèles au régime britannique (dont dépend l’Irlande du Nord) l’appellent plutôt Londonderry.

Cette tragédie du Bloody Sunday, survenue le 30 janvier 1972, avait enflammé les violences qui couvaient depuis des années en Irlande du Nord. Les « Troubles », comme on les désigne ici, ont duré trois décennies, jusqu’à l’accord de paix intervenu en 1998. Ce climat de guerre civile a coûté la vie à 3600 personnes. Les cicatrices du conflit font encore mal.

Un jeune parti trop tôt

 

Fiona Gallagher a les larmes aux yeux en racontant l’impact des violences sur sa famille. À l’époque du Bloody Sunday, son frère de 16 ans, Jim, s’est enrôlé dans l’Armée républicaine irlandaise (Irish Republican Army — IRA), qui menait une lutte armée contre les loyalistes protestants.

Jim Gallagher a été arrêté et condamné à quatre ans d’emprisonnement en raison de son appartenance à l’IRA. Six jours après sa libération, en mai 1976, le jeune homme a été abattu par des soldats britanniques, qui l’avaient suivi et délibérément ciblé, raconte Fiona Gallagher.

« Cette douleur, je la ressens encore dans mes os. C’est pénible, mais je suis sereine. Pour moi, il est essentiel de ne pas transmettre la haine à mes enfants », dit-elle. Mission réussie : ses deux filles, fières catholiques, sont fiancées à de jeunes hommes de « tradition protestante », explique Fiona Gallagher.

Les histoires de réconciliation comme celle-là ne semblent pas courantes. Les gens à qui nous avons parlé évoquent une paix plutôt froide en Irlande du Nord, malgré des gestes de rapprochement venus de part et d’autre. Signe de l’animosité toujours présente, une centaine de « murs de la paix », érigés au fil des ans entre des secteurs catholiques et protestants de l’Irlande du Nord — surtout dans la capitale, Belfast —, restent en place malgré l’accord de paix de 1998.

Amnistie pour les crimes

 

Le premier ministre de la République d’Irlande, Micheál Martin, est venu chez ses voisins du Nord, dimanche, pour déposer une couronne de fleurs au pied du monument commémorant le Bloody Sunday. Il a qualifié de « privilège » sa rencontre en matinée avec des familles ayant perdu un proche dans cette « terrible atrocité ».

« Je les ai remerciés pour leur campagne digne, inlassable et courageuse en faveur des principes universels de justice, de vérité et d’imputabilité. Les États sont particulièrement redevables en cette matière », a ajouté Micheál Martin.

Le chef du gouvernement irlandais a rappelé les excuses formulées en 2010 par le premier ministre britannique de l’époque, David Cameron, dans la foulée d’une enquête indépendante ayant conclu hors de tout doute à une faute des militaires anglais. Les manifestants abattus par les soldats en 1972 n’avaient à aucun moment menacé la vie des militaires déployés pour encadrer la marche, a conclu cette enquête. Le rapport démolissait la version de Londres selon laquelle les soldats avaient riposté à des attaques armées des manifestants.

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, cherche néanmoins à faire adopter une loi qui accorderait l’amnistie pour les crimes commis en Irlande du Nord durant les « Troubles » de 1968 à 1998.

Ce projet d’amnistie est « une claque au visage des victimes des politiques britanniques », dit Denise Mullen, cheffe adjointe d’un mouvement prônant l’unification de l’Irlande. Son père a été assassiné en 1975 par un militant protestant loyaliste. Elle soutient les familles des victimes du Bloody Sunday qui se battent depuis cinquante ans pour obtenir justice.

Denise Mullen avait la voix chevrotante dimanche, devant les gerbes de fleurs déposées au pied de l’obélisque érigé au centre de Derry. « C’est une journée triste. J’ai beaucoup de sympathie pour les familles des victimes. Les catholiques ont fait des progrès depuis cinquante ans, ils ont maintenant accès à de bons emplois et à une bonne éducation, mais le tissu social s’est détérioré », dit-elle.

Climat de méfiance

 

Emmet Boyle, conseiller municipal à Derry, estime que les problèmes du siècle dernier perdurent pour les catholiques d’Irlande du Nord. « Le gouvernement de Boris Johnson ne comprend rien à notre réalité. Il y a encore beaucoup de méfiance de la population envers la police et envers l’État en général », dit-il.

Ce jeune élu de 35 ans rêve lui aussi d’un seul pays qui répondrait aux aspirations du peuple irlandais. Il dénonce l’impunité accordée aux auteurs du Bloody Sunday. Des accusations criminelles entamées par le Service public des poursuites de l’Irlande du Nord contre un des militaires, désigné comme le soldat F, ont été mises sur pause en 2021 en raison de la faiblesse de la preuve, ont rapporté les médias irlandais.

Les leaders loyalistes d’Irlande du Nord se sont faits discrets dimanche, en cette journée de commémoration. Mais sur les réseaux sociaux, des militants protestants ont rappelé le contexte explosif du Bloody Sunday : les groupes armés des deux camps avaient commis des attaques meurtrières bien avant la célèbre tuerie du 30 janvier 1972. La tension était très forte en ce jour fatidique. Les soldats britanniques avaient toutes les raisons de craindre la présence de tireurs parmi les marcheurs.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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