Marchand, en courant

Mitaines de motoneige et cache-cou: le maire de Québec ne se laisse pas ralentir par le froid glacial, malgré les –33 °C affichés au mercure. 
Photo: Francis Vachon Le Devoir Mitaines de motoneige et cache-cou: le maire de Québec ne se laisse pas ralentir par le froid glacial, malgré les –33 °C affichés au mercure. 

Le nouveau maire de Québec porte bien mal son nom. Il s’appelle Bruno Marchand et, pourtant, il ne fait que courir depuis son élection. Le Devoir a mené une entrevue au pas de course avec cet élu hyperactif, qui impose déjà sa cadence à Québec.

Le mercure affichait –33 °C ce jour-là dans la capitale. Bruno Marchand avait prévu le coup : mitaines de motoneige aux mains et cache-cou remonté jusqu’au nez, il s’élance dans les rues de ce qui est désormais sa ville. L’air glacial n’allait pas le ralentir : son parcours, après tout, est celui d’un homme qui n’a pas froid aux yeux.

Avant d’accéder à la mairie, Bruno Marchand présidait Centraide, courait souvent 90 km par semaine et en pédalait 10 000 autres par année. Incapable de s’arrêter en si bon chemin, il trouvait aussi le temps de participer à des championnats de duathlon et de se hisser, pourquoi pas, au 19e rang mondial en Espagne.

C’était il y a trois ans, et l’idée de conquérir la mairie de Québec commençait à germer dans son esprit. Pari réussi : habitué de partir de loin, voire de presque rien, Bruno Marchand, qui était surveillant d’élèves au collège Saint-Charles-Garnier il y a 30 ans, veille aujourd’hui sur la destinée de la capitale, après avoir converti 1 % d’appui en victoire.

Même aux commandes de la ville, il zyeute les championnats mondiaux de Targu Mures prévus en juin en Roumanie. « J’aimerais ça, y participer. Pour moi, l’événement m’oblige à m’entraîner », explique cet infatigable pour qui le costard-cravate ne fait vraiment pas le maire.

Des médias anglophones l’ont déjà rebaptisé « Bruno March ». Une ressemblance homonymique presque prémonitoire avec un autre Bruno, roi de la pop celui-là, qui transforme en succès tout ce qu’il touche.

Le performant

« Il est bon dans à peu près tout », raconte à propos du maire Jimmy Gobeil, copropriétaire de la boutique Le Coureur nordique et fournisseur officieux, depuis une dizaine d’années, des célèbres espadrilles qui sont désormais la marque de commerce de l’élu.

Un homme à qui l’ambition sourit autant en nourrit nécessairement de grandes pour sa ville. Bruno Marchand rêve d’autoroutes pour vélos dignes de Berlin et de Copenhague et veut épouser la nordicité de Québec jusqu’à envisager de skier pour aller travailler au centre-ville.

Il souhaite éliminer l’itinérance et promet de faire rayonner chaque quartier de la capitale. « Je veux qu’on mette de la lumière partout. Le respect des citoyens impose ça », selon lui.

« Bruno, c’est une personne habitée par les défis », raconte sa voisine et complice de course, Anne-Michèle Delobbe. « Il n’a jamais tenu de discours du type : c’est impossible, je ne peux pas y arriver. »

En pourchassant les sommets sportifs, Bruno Marchand procède avec méthode, sans rien céder au hasard ni à l’imprévu. Il respecte un entraînement programmé en fonction de chaque compétition. Dans les parcours de vélo virtuels qu’il continue de pédaler quelques fois par semaine avec un groupe d’amis, il connaît les obstacles à venir et les manières d’y faire face. « Il anticipe les difficultés », explique Anne-Michèle.

Le maire se dit d’accord avec l’étiquette de performant, avant de se raviser 50 mètres plus loin. « Je suis surtout un déterminé qui n’abandonne jamais, jamais, jamais. »

Son parti s’appelle Québec forte et fière : sa garde rapprochée a intérêt à l’être. « Des gens qui ne font pas leurs devoirs, j’haïs ça. J’haïs ça et je l’assume », dit-il. Bruno Marchand tolère l’échec, mais à une condition. « Donne le meilleur de toi-même, même si le résultat n’est pas celui que tu souhaitais. Après, ce qu’il te reste, c’est grand : c’est d’apprendre. »

En sport, « c’est quelqu’un qui s’évalue bien », ajoute Richard Chouinard, l’entraîneur de course de Bruno Marchand au sein du club de l’Université Laval. « Il se fixe des objectifs qui sont réalistes. Ceux qui n’atteignent pas leurs objectifs, c’est parce qu’ils poursuivent un rêve. »

Le politicien

Des lunes, Bruno Marchand a promis d’en décrocher quelques-unes au cours de la campagne électorale.

Candidat, il avait juré d’épargner des arbres et évoqué l’enfouissement des fils le long du tramway. Une fois maire, la réalité d’un projet conçu sous une autre administration l’a rattrapé : le sacrifice de 1500 arbres demeure nécessaire et le froid de Québec, même s’il n’empêche pas l’élu d’aller courir avec Le Devoir, rend impossible la disparition des câbles d’alimentation sous terre.

Certains l’accusent aussi de tergiverser dans les dossiers du 3e lien et de la norme de nickel dans l’air qui s’apprête à quintupler. Cette hausse inquiète dans un quartier industriel comme Limoilou, déjà soumis à de nombreux contaminants.

Le maire, lui, croit que la démocratie impose son propre rythme. Il n’entend pas le devancer, même s’il court plus vite qu’aucun maire avant lui.

« Ce sont des reproches trop faciles, parce que ça veut dire qu’on n’a plus le temps de faire les choses, dit le maire. J’ai été élu pour gouverner et je vais le faire. Mais c’est se priver d’une démocratie forte, être obligé de se positionner sans nuance. »

Bruno Marchand propose d’organiser un comité plénier sur la question du nickel. Que les élus se le tiennent pour dit : ce genre d’exercices, qui permet aux conseillers d’interroger des experts et des acteurs du milieu avant de trancher sur une question, se multipliera au cours de son mandat.

« Ce n’est pas une tromperie, un comité plénier », dit le maire entre deux enjambées dans la rue Saint-Louis. « C’est l’accès à la science et à la connaissance. C’est vital comme point de départ. Je pense que c’est aussi une façon de contrer le cynisme en politique et de revaloriser le rôle des élus. Croire en l’intelligence des conseillers, c’est aussi leur donner le droit d’être autonomes, d’être indépendants, de se faire une tête. »

L’idéaliste

Étudiant en philosophie, à l’aube de la vingtaine, Bruno Marchand a côtoyé un homme dont l’impression qu’il lui a faite l’habite encore aujourd’hui : Socrate, le philosophe de la vertu, qui a fait prendre conscience aux Athéniens qu’ils ne savaient rien pour leur permettre d’apprendre.

« J’ai toujours trouvé que c’était là l’un des plus grands succès de la philosophie, celui d’amener les gens à réfléchir, à se questionner, à remettre en question, à entendre et à écouter l’autre, affirme-t-il. Ne pas chercher la faille, mais chercher à comprendre. C’est le précurseur d’une démocratie saine. »

Le maire en a la certitude : les citoyens « savent penser par et pour eux-mêmes » et ont l’« intelligence de faire les bons choix » pour leur quartier. « Chaque fois que tu bâtis un lieu sans considérer les gens qui l’habitent, tu fais une disgrâce, affirme-t-il. Tu oublies le plus important. »

Si Régis Labeaume dégageait une aura d’empereur romain, avec son Colisée et son dédain pour l’opposition, Bruno Marchand, lui, se dresse en défenseur de la République. Prêt, comme Socrate, à boire la ciguë plutôt que de trahir ses principes.

« Il faut que les idéaux survivent à la joute politique, croit-il. Je l’ai dit à mes élus : votre réélection, la mienne, je m’en torche. Il ne faut jamais que ce soit dans notre radar. »

Après 30 minutes de course et une ampoule au pied du Devoir, la foi presque messianique du maire en sa capacité de fédérer Québec paraissait inébranlable. Son élection tenait du miracle pour plusieurs. Pourtant, le voilà maire aujourd’hui. La tâche, de son propre aveu, s’annonce maintenant « titanesque ». C’est d’ailleurs au pas de course qu’il a regagné l’hôtel de ville à la fin de l’entrevue. Quand des objectifs sont à la hauteur d’une telle ambition, mieux vaut ne pas perdre de temps pour espérer les atteindre en quatre ans.

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la partenaire de course du maire Anne-Michèle Delobbe se nommait Anne-Marie Delobbe, a été modifiée.

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