La détresse des épiceries zéro déchet

Dès le début de la pandémie, les épiceries LOCO ont subi une baisse de 25 % à 30 % de leurs ventes. Et elles n’ont pas remonté depuis.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dès le début de la pandémie, les épiceries LOCO ont subi une baisse de 25 % à 30 % de leurs ventes. Et elles n’ont pas remonté depuis.

Au moment même où le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) presse le Québec de réduire ses déchets à la source, les magasins zéro déchet, dont c’est exactement le mandat, sont nombreux à subir des baisses de revenus et à fermer leurs portes.

Par un mercredi après-midi, dans l’épicerie LOCO de Verdun, une cliente échappe quelques pâtes sur le plancher en tentant de remplir son pot Mason.

« Ça, ça arrive quand même souvent », admet Andréanne Laurin, cofondatrice et directrice générale de la bannière, qui compte quatre succursales à Montréal. Elle explique que les gens peuvent apporter n’importe quel contenant et le peser sur une balance à l’entrée.

Ils ont le choix entre une multitude d’aliments en vrac, de la farine aux légumes en passant par l’huile de canola, ainsi que de produits ménagers, de savons personnels et d’articles réutilisables. « À la caisse, on pèse à nouveau et on déduit le poids du pot vide », décrit Mme Laurin. Ici, l’emballage est réduit au minimum.

Dès le début de la pandémie, les épiceries LOCO ont subi une baisse de 25 % à 30 % de leurs ventes. Et elles n’ont pas remonté depuis. Fondatrice de l’Association des épiceries écologiques zéro déchet, Mme Laurin constate que la majorité de ses collègues vivent les mêmes difficultés.

« Au début, il y avait des messages qui disaient d’aller à une seule place pour faire toutes ses commissions rapidement. Mais nous, on n’a pas de tout. On n’a pas beaucoup d’aliments transformés, par exemple. Il faut aussi prendre le temps de remplir ses contenants », rapporte l’entrepreneure, qui a sondé sa clientèle pour comprendre ses nouvelles habitudes.

Plusieurs personnes ont eu peur de l’aspect sanitaire des aliments en vrac. Devant les défis quotidiens de la pandémie, de nombreux citoyens auraient aussi réduit leurs efforts environnementaux. Ils ont opté pour les épiceries les plus proches, plutôt que celles qui correspondent le plus à leur valeur.

LOCO a pu survivre grâce aux subventions salariales et au loyer du gouvernement fédéral. Mais d’autres boutiques n’ont pas eu cette chance. Dans la dernière année, le nombre de magasins écoresponsables a diminué au Québec, selon plusieurs observateurs.

Des fermetures crève-cœur

Les épiceries Bokal font partie des disparus. Juste avant la pandémie, un petit magasin situé à Chambly connaissait un tel succès que sa propriétaire, Valérie Sirois, travaillait sur une version beaucoup plus grande, de 12 000 pieds carrés, avec épicerie complète, prêt-à-manger et section restaurant. Mais peu avant l’ouverture prévue, la pandémie a atteint le Québec.

Mme Sirois et ses partenaires d’affaires ont dû revoir le concept pour jouer de prudence. « C’était du vrac qu’on servait aux clients. Ils ne pouvaient plus se servir eux-mêmes. Tu payes donc des gens de plus pour les aider. Certains clients n’étaient pas satisfaits de cette façon de fonctionner », raconte la femme d’affaires.

Pendant ce temps, elle a fermé le petit magasin Bokal pour se consacrer au gros projet. Mais au printemps 2021, elle avait épuisé ses ressources financières.

« Quand ça commence à se répercuter sur ta santé psychologique, que tu ne peux pas payer tes fournisseurs, tu ne peux pas continuer comme ça sans fin, explique Mme Sirois. Je m’ennuie des clients, des employés, des possibilités devant nous de changer les choses. »

Les initiatives commerciales visant la réduction à la source, plus largement, ont du plomb dans l’aile. Le Circuit zéro déchet permet aux commerçants d’afficher, par le biais d’une plateforme Web, qu’ils acceptent l’usage de contenants réutilisables. Il cessera toutefois ses activités en avril. Sa fondatrice, Cindy Trottier, dit avoir perdu environ 80 commerces dans la dernière année en raison de leur fermeture. Plusieurs magasins ont aussi cessé d’offrir des produits en vrac ou d’accepter les récipients apportés par les clients.

L’intérêt du public aurait aussi baissé. « On avait de 300 à 360 utilisateurs par jour avant la pandémie, et maintenant, j’ai à peine 900 personnes par mois », dit-elle.

Reprendre le terrain perdu

Les défenseurs du mouvement zéro déchet ne baissent toutefois pas les bras. Ils font front commun pour récupérer le terrain perdu pendant la pandémie.

Plusieurs organismes, en collaboration avec la Direction régionale de santé publique de Montréal, ont publié en octobre le Guide des bonnes pratiques sanitaires en alimentation pour la gestion des contenants et autres objets réutilisables. L’objectif est de rassurer les commerces et les consommateurs sur la possibilité de favoriser le vrac de façon sécuritaire.

Pour sa part, l’Association québécoise zéro déchet (AQZD) demande au gouvernement de soutenir les entreprises qui se dévouent à la réduction à la source, puisqu’il n’existe pas de programme qui les cible directement. Elles peuvent bénéficier de certains appels à projets de Recyc-Québec, mais de façon nettement insuffisante, selon Magali Simard, responsable des partenariats et du membership professionnel à l’AQZD.

« Si on veut rester fort et éviter d’autres fermetures, c’est le temps d’agir », lance la directrice générale des épiceries LOCO.

Mme Laurin est convaincue que la préoccupation des citoyens pour leur empreinte écologique redevient une priorité. Ils vont remettre les pieds dans ses magasins à mesure que l’urgence sanitaire va s’estomper, croit-elle, et elle veut continuer d’être là pour les accompagner.

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