Le monastère de Saint-Benoît-du-Lac peut-il être vendu?

Les moines quittent la chapelle après la messe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les moines quittent la chapelle après la messe.

« Nous avons reçu deux fois plus de demandes de stage depuis le début de la pandémie », m’indique dom Luc Lamontagne, le moine responsable de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac. Des hommes souhaitant revêtir, comme lui, la bure noire ? « Oui. Nous avons des demandes du Québec, mais aussi de l’Ouest canadien, de l’Ontario, des États-Unis. » Au cours de la dernière année, une dizaine de visites se sont concrétisées.

Est-ce là une bonne nouvelle pour les fidèles de l’ordre de Saint-Benoît, alors que toutes leurs activités d’hôtellerie ont cessé en raison de la crise sanitaire ? Oui et non. « J’ai d’abord été très frappé, explique le père Lamontagne, sourire en coin, par le fait que tous ont désormais une idée de la vie monastique fondée sur l’écoute de vidéos de YouTube ! C’est troublant. Ceux qui se font entendre dans ces vidéos, souvent des gens très bavards, sont devenus leurs seules références. Si bien que ceux qui songent à se joindre à nous s’imaginent, sur cette base, vivre une vie dans le désert, comme les moines en Égypte au IVe siècle, ou je ne sais quoi ! Ils veulent s’employer à nous rééduquer, à nous conformer à leur idéal, plutôt qu’à comprendre le nôtre, comme s’il nous fallait vivre, comme ils le croient, hors du monde ! Nous ne sommes pas hors du monde. Ce que traverse la société, nous l’éprouvons aussi. »

Les moines de Saint-Benoît-du-Lac sont installés, depuis plus d’un siècle, dans les Cantons-de-l’Est, sur les berges du lac Memphrémagog. Ils logent dans une imposante abbaye dessinée par l’architecte Dom Bellot. Une trentaine de moines, appuyés par plus de quarante employés, continuent de vivre là, au nom du primat de la prière, selon les termes de la règle bénédictine. Chaque journée se trouve découpée par une pratique inflexible du recueillement dans la prière, ponctuée de chants grégoriens, le tout mis en balance par un labeur préalablement défini, une suite de travaux concrets auxquels chacun s’emploie afin de faire vivre le monastère. D’ordinaire, plus de 200 000 personnes visitent chaque année l’abbaye.

Un monastère à vendre ?

Une rumeur a laissé entendre ces derniers temps que la pointe de terre où se dresse l’abbaye de Saint-Benoît serait bientôt à vendre. De quoi faire saliver les promoteurs immobiliers, sachant que les propriétés avoisinantes s’arrachent à coups de millions. « Encore cette rumeur ridicule ! » lance dom Dominique Minier en riant. Maître fromager, responsable de la création du Bleu bénédictin, le fromage le plus primé de l’abbaye, le père Minier a étudié en biochimie et en microbiologie à l’Université Laval, tout en se passionnant pour le chant grégorien. À 79 ans, les cheveux à peine grisonnants, il en paraît 20 de moins. Sous son impulsion, la fromagerie a pris de l’ampleur. Elle se trouve désormais installée dans des bâtiments tout neufs, tandis qu’il se consacre désormais à l’hôtellerie de l’abbaye, tout en s’intéressant encore au développement de quelques fromages.

L’hôtellerie de l’abbaye a fait sa renommée, comme son cidre, mais elle ne le fait pas vivre, le coût des séjours étant laissé au bon vouloir des visiteurs. Depuis deux ans, la cinquantaine de chambres restent vides. Cependant, la menace du coronavirus n’inquiète pas outre mesure le père Minier. D’entrée de jeu, il nous suggère même d’enlever nos masques pour discuter. Ce que nous n’avons pas fait.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon dom Lamontagne, la société québécoise entretient un rapport trouble avec son passé religieux.

Un sens de la durée

 

« Ce n’est pas à vendre. Et ça ne le sera pas », assure d’un ton ferme dom Luc Lamontagne, qui, à 50 ans, est l’un des plus jeunes moines de cette communauté. « Quelqu’un arriverait avec des millions, qu’en ferions-nous ? Ce n’est pas là notre objectif. » Petit, mince, l’esprit vif, volontiers enclin à rire, curieux et cultivé, dom Lamontagne s’intéresse de près à l’avenir du monde, en particulier aux défis écologiques. Au cours des dernières années, il a développé une vaste entreprise de reboisement. À son initiative, 30 000 arbres ont été plantés. Des épinettes, pour une large part, mais aussi des chênes, des hêtres, des noyers. Ces arbres mettront près d’un siècle à atteindre leur pleine maturité. Il n’est pas pressé. Les moines sont là pour durer, laisse-t-il entendre. Les monastères de la règle bénédictine existent depuis l’an 529.

Devant le vieillissement de cette communauté, comment peut-il être certain de son avenir, au moment même où toutes les autres communautés religieuses piquent du nez ? « Un monastère, ce n’est pas la même chose, laisse-t-il tomber. Notre vocation première n’a jamais été, sous une forme ou une autre, de faire du travail social, de suppléer aux fonctions déficientes de l’État, comme c’est le cas de la plupart des communautés religieuses. Notre mission a toujours été de prier, de faire le nécessaire pour que cela puisse se concrétiser. Il y aura toujours des gens appelés par cette vocation de prière. Ce n’est pas quelque chose qui est appelé à disparaître. Je ne suis pas inquiet. Les monastères durent. »
 

Selon dom Lamontagne, la société québécoise entretient un rapport trouble avec son passé religieux. De bonnes valeurs se trouvent au fond de cetteculture religieuse, mais les gens ne savent pas bien comment les actualiser, pense-t-il. « Ils mettent plus facilement des têtes de bouddha chez eux que des croix, ce qui exprime tout de même une part d’attachement à la foi. Mais citez aujourd’hui la Bible, qui reste à la base de notre culture, et les gens vous demandent tout de suite si vous êtes un témoin de Jéhovah ! Tandis qu’avec une tête de bouddha, personne ne vous pose cette question… » Autrement dit, une religion peut servir à en cacher une autre. La richesse de l’expérience chrétienne est-elle trop facilement évacuée ?

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un moine à la messe

Luc Lamontagne en revient souvent à Simone Weil, au rapport au monde du travail auquel son œuvre s’attache, à l’analyse qu’elle livre du mauvais sort fait aux ouvriers, au nom de la seule religion du profit, de l’accumulation financière la plus outrancière. « J’ai travaillé dans la construction, confie Luc Lamontagne. J’ai aussi été un ouvrier, en usine. Ce que décrit Simone Weil de l’état d’abattement dans lequel nous plonge un travail privé de sens, sinon celui du profit, c’est toujours ce danger qui nous guette aujourd’hui. »

L’existence humaine ne peut se réduire à la volonté de quelques-uns de faire toujours plus d’argent, croit le père Lamontagne. « C’est ridicule ! Quand je marche sur la route, autour du lac, je croise des dizaines de voitures de grand luxe. Des BMW, des Tesla, tout ce que vous voulez. Je vois pour des millions de dollars de véhiculesen quelques minutes. […] Il me semble que l’étalage de toute cette richesse manifeste une perte de sens, une forme de vide dans l’existence, alors que le monde étouffe. »

L’autonomie et la société

Le monastère n’est pas à l’abri de considérations pécuniaires. « Nous prenons soin de déterminer clairement nos objectifs. Il y en a un fondamental pour nous : prier. Alors, nous faisons exactement ce qu’il faut pour que cela se produise. Pas plus. Pas moins. En quoi le fait d’augmenter nos profits, année après année, pourrait-il constituer un objectif humain valable ? Cela aurait, au contraire, quelque chose de ridicule. L’essentiel est ailleurs. »

L’abbaye se suffit à elle-même. La fromagerie rapporte suffisamment, sans compter quelques à-côtés. Des pommiers permettent la production de compotes et de divers types de cidre. Tous les bâtiments sont chauffés avec des résidus de bois francs qu’avalent de vastes fournaises.

Au cœur du monastère, une magnifique bibliothèque loge dans l’ancienne chapelle. « Lire, c’est une partie de notre travail quotidien. Nous avons chacun toujours plusieurs livres en cours de lecture », explique dom Lamontagne, qui s’affaire souvent, en après-midi, à en relier à son atelier, vaste espace situé tout en haut d’une tour d’angle, sise au sommet d’un escalier aux allures d’escargot coloré. Il a appris ce métier en France et aux Pays-Bas.

Que lit dom Lamontagne ? Au cours des quelques heures passées ensemble, il évoque plus d’une fois Simone Weil. « Elle avait à peu près le même âge que Simone de Beauvoir. Pourtant, malgré son jeune âge, elle avait déjà écrit infiniment plus qu’elle. Les textes de Weil sont renversants. Sur la condition ouvrière en particulier, il est difficile d’offrir un regard plus juste. »

Au nombre de ses lectures déterminantes, il n’hésite pas à parler de l’œuvre d’Henry David Thoreau. « Lorsque je suis allé à Walden, devant son lac, j’ai tenu à le traverser à la nage… Pour moi, il y a quelque chose de sacré dans les écrits de Thoreau. » Il a lu aussi John Muir avec passion. Puis, il s’intéresse de près aux textes de Jean-Henri Fabre, un entomologiste célèbre. « L’été, je descends lire Fabre au bord du lac. » Il vient en outre de terminer 1984 de George Orwell. A-t-il lu les autres livres d’Orwell, ceux dans lesquels l’écrivain anglais plonge son regard dans la misère populaire ? « Pas encore ! »

À table, à l’heure des repas, les moines écoutent en silence la lecture du jour. Elle s’étire souvent pendant des semaines, livrée recto tono. Ce midi-là, un lecteur poursuit la lecture d’une biographie de Lionel Groulx signée par Charles-Philippe Courtois. Au repas du soir, la lecture est consacrée à un ouvrage de Michel Pastoureau portant sur l’histoire des couleurs. « Nos lectures sont très variées. Elles dépendent des intérêts de chacun. Nous en discutons, entre nous. Vous savez, il y a toutes sortes de préoccupations chez les moines, comme en société. Nous ne sommes pas hors du monde. »

Au moment où je m’apprête à quitter le monastère, dom Minier fait les cent pas dans le hall. Vêtu de sa coule noire, son capuchon rabattu sur la tête, il a des écouteurs vissés aux oreilles, tout occupé à écouter une vidéo à l’écran de son téléphone. « J’écoute Alexis Cossette-Trudel ! Il dit des choses intéressantes sur la pandémie. » Êtes-vous vacciné, père Minier ? « Non, je ne crois pas à ça. C’est un faux vaccin », laisse-t-il tomber. Sans se faire prier, il me suggère d’écouter des sites connus pour diffuser des idées complotistes mâtinées de propos d’extrême droite, dont Rumble et la Quinta Columna. Et il me parle spontanément de l’oxyde de graphène, dont les antivax croient qu’il pourrait permettre de manipuler les individus. J’esquisse un sourire dubitatif. « Si vous restiez encore un peu, je vous convertirais ! » me lance-t-il au moment où je prends congé.

Une version précédente de ce texte a été corrigée. Au dernier paragraphe, il aurait fallu lire dom Minier et non dom Lamontagne lors des deux occurences.



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