Jean et Daniel, ou le dilemme des antidouleurs

Prendre ou non de la cortisone devient un choix difficile pour ceux qui attendent une opération.
Photo: iStock Prendre ou non de la cortisone devient un choix difficile pour ceux qui attendent une opération.

On entend souvent parler du délestage depuis le début de la pandémie, mais ses effets demeurent abstraits. Alors que les hôpitaux font face à un manque de ressources critique, Le Devoir a décidé de mettre des mots et des visages sur les statistiques. Aujourd’hui, les histoires de Jean et de Daniel.

Jean Pépin est placé devant un vrai dilemme. En attendant une opération à la hanche pour laquelle aucune date n’est fixée, cet agent de sécurité à la retraite aimerait au moins pouvoir avoir une injection de cortisone pour apaiser sa douleur. Le hic, c’est que cela risque de reporter l’intervention chirurgicale… si on lui en propose une bientôt.

« Quand on a appelé au bureau du médecin cet automne pour savoir s’ils avaient quelque chose pour me soulager, la dame a dit qu’il n’y avait pas de problème pour avoir de la cortisone, mais que ça allait retarder de six mois minimum ma chirurgie », raconte ce résident de 73 ans de Saint-Jacques-le-Mineur, près de Napierville.

À l’époque, l’intervention devait avoir lieu en janvier ou février 2022, donc il a préféré s’abstenir en ne demandant pas d’injection. Mais depuis décembre, c’est le silence radio à cause du délestage. « Ils ne disent rien », se désole celui qui aimerait au moins avoir une idée du moment où son opération aura lieu. « T’essaies d’appeler, et ils disent : “On a délesté, on ne sait pas quand ça va être possible” », relate M. Pépin.

« Si je prends de la cortisone, est-ce que je vais me retrouver à la fin de la liste d’attente ? Attendre une autre année, une autre année et demie ? »

Voilà déjà deux ans que M. Pépin attend d’être opéré. Une période au cours de laquelle l’arthrose a continué à faire des ravages dans sa qualité de vie. « Avant, quand on me demandait de mesurer ma douleur sur une échelle de 1 à 10, je répondais “disons 4 à 5”. Mais là, la douleur est rendue à 8-9. Aussitôt que je mets du poids sur ma hanche, je le sens. »

Fini, le golf l’été. « Je ne suis même plus capable de passer la tondeuse. Il faut que je demande à quelqu’un de le faire pour moi. »

En décembre dernier, M. Pépin a commencé à marcher avec une canne. « Il ne veut pas prendre de cortisone parce qu’il veut se faire opérer », se désole sa conjointe, qui note qu’il est très bon pour « supporter la douleur ». « Il achète tout ce qui se vend pour la douleur à la pharmacie. » Mais il évite de s’y rendre pour ménager sa hanche, dit-elle. « Heureusement qu’ils font la livraison. »

Risques de dépendance

 

Daniel, lui, a fait le choix inverse. Tous les trois mois, il reçoit une injection de cortisone dans le genou pour soulager la douleur liée à l’arthrose. L’homme de 64 ans est conscient qu’il est possible qu’il doive passer son tour si on l’appelle avec une date d’opération. Mais il estime que le risque est minime pour l’instant.

En effet, lorsqu’un orthopédiste a accepté de le mettre sur sa liste d’attente l’été dernier, celui-ci l’a informé que ça prendrait au minimum un an. Il jugeait donc qu’il pouvait recevoir quelques injections sans s’inquiéter. Et avec la situation actuelle, il ne se fait pas d’illusions quant à ses chances d’obtenir un rendez-vous. Il recevra donc une nouvelle injection le mois prochain.

Ce qui l’inquiète davantage, ce sont les effets secondaires des antidouleurs et le risque de développer une dépendance. « J’essaie de ne pas trop en prendre parce que ça rend un peu somnolent, explique Daniel au bout du fil. C’est vraiment pénible de prendre des antidouleurs, ce n’est pas drôle, ça affecte un peu la vigilance. Et il y a toujours un risque d’accoutumance, il faut être conscient de ça. J’essaie d’en prendre seulement quand je ne suis plus capable de supporter la douleur… »

Mais c’est grâce aux injections de cortisone et à certains médicaments qu’il « ne devrait pas prendre » qu’il réussit à être « fonctionnel », avoue-t-il.

Lorsqu’il est assis — ce qui arrive « souvent » puisqu’il travaille en informatique —, il n’a pas mal. C’est lorsqu’il se lève que la douleur l’assaille. Et elle l’accompagne à chaque pas, le faisant boiter. « Ça ne donne pas envie de marcher », soupire-t-il.

Pourtant, à l’occasion, il va se promener dans le quartier avec sa femme. « Mais il faut que je revienne après 15-20 minutes, je ne peux plus marcher comme je le souhaiterais », affirme-t-il.

Lorsqu’il en fait trop — par exemple lorsqu’il va faire les courses et qu’il les monte au deuxième étage —, la douleur se fait plus forte le lendemain. Mais comme plusieurs patients qui ont accepté de raconter leur histoire au Devoir, Daniel estime que son cas n’est « pas si grave que ça » et il ne veut pas donner l’impression qu’il se plaint. « Si on me dit que ça va prendre encore six mois et que ça ne dégénère pas trop, je peux vivre avec ça », affirme-t-il, stoïque.

Si vous souhaitez nous faire part d’une histoire sur les conséquences du délestage, écrivez à nos journalistes Isabelle Porter et Jessica Nadeau : iporter@ledevoir.com et jessicanadeau@ledevoir.com



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