Des comptoirs d'aide alimentaire peinent à fournir la demande grandissante

La petite Stella, fille de Kathleen Bacon, 28 ans, au comptoir alimentaire La Manne quotidienne, à Joliette. Du haut de ses deux ans, l’enfant plonge tête première dans le panier pour en ressortir, triomphante, avec une grenade qu’elle dépose dans le sac d’épicerie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La petite Stella, fille de Kathleen Bacon, 28 ans, au comptoir alimentaire La Manne quotidienne, à Joliette. Du haut de ses deux ans, l’enfant plonge tête première dans le panier pour en ressortir, triomphante, avec une grenade qu’elle dépose dans le sac d’épicerie.

Au comptoir alimentaire La Manne quotidienne, à Joliette, l’équipe est inquiète. Le directeur général, Charles Chénier, parle d’un « état de crise ». Le frigo, généralement plein à craquer, est pratiquement vide. « Depuis quelques semaines, on ne reçoit pratiquement plus rien, souligne M. Chénier. Si ça continue comme ça, on ne sera plus capables de fournir… »

Pourtant, la demande demeure élevée. Pire, elle augmente. « On est passés de 500 à 1000 personnes par semaine, explique M. Chénier. Avant, on aidait principalement des personnes seules, mais là, on voit beaucoup plus de familles et de travailleurs qui n’arrivent plus à payer l’épicerie. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Charles Chénier

Dehors, quelques personnes font la file malgré le froid sibérien pour venir chercher leur panier hebdomadaire. Kathleen Bacon, 28 ans, entre avec la petite Stella dans les bras. Du haut de ses deux ans, l’enfant plonge tête première dans le panier pour en ressortir, triomphante, avec une grenade qu’elle dépose dans le sac d’épicerie. Sa mère la félicite tout en ajoutant machinalement un ananas, un cantaloup bossé, des poivrons, des patates, des œufs et un gâteau au chocolat.

Mère célibataire vivant de l’aide sociale, elle n’arriverait pas sans l’aide du comptoir alimentaire, qu’elle fréquente toutes les semaines depuis quelques années. « Sans ça, on mangerait beaucoup plus de boîtes de conserve, moins santé et moins varié, c’est certain. » Elle est particulièrement heureuse de pouvoir trouver des fruits et des légumes dans son panier.

Elle complète le tout en faisant une petite épicerie dans un supermarché.

Carolle Roy (« avec deux “l” : ça va mieux pour voler »), elle, fréquente le comptoir alimentaire depuis « 25 ans, minimum ». Elle remplit ses sacs en faisant des blagues — « j’suis comme Dominique Michel, moi ! » — et commente au passage ce qui lui tombe sous la main. « De la cannelle ! Ça vaut cher, ça ! » lance la sexagénaire.

Régis Forest, 59 ans, vient lui aussi chercher des denrées toutes les semaines. Il remarque que depuis quelque temps, le panier est moins garni. « Mais on ne peut pas chialer, c’est donné », fait-il remarquer en haussant les épaules.

Catastrophe annoncée

 

Normalement, le contenu des paniers est évalué à environ 100-120 $, explique Charles Chénier. Lundi matin, le panier était moins rempli : il valait environ 50-60 $. Lors de la distribution précédente, jeudi dernier, c’était encore pire : les derniers sont repartis avec quelques pommes, des poivrons et une boîte de conserve. « On était gênés, on n’est pas habitués à donner si peu, raconte Serge Fortin derrière le comptoir. Il fallait leur expliquer qu’on ne pouvait pas faire mieux. »

Un camion arrive justement à l’entrepôt. Son chauffeur a fait la tournée habituelle auprès des commerçants de la région pour récupérer les denrées en voie d’être périmées. Charles Chénier pousse un soupir de découragement en voyant la livraison. « Normalement, les gars doivent empiler les boîtes stratégiquement pour tout faire entrer dans le camion. Aujourd’hui, on a une quinzaine de boîtes sur le plancher. Au nombre de familles que l’on sert, ça va durer environ 30 minutes. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Régis Forest, 59 ans, vient chercher des denrées toutes les semaines.

L’homme ne s’explique pas ce qui se passe. En dix ans, il a vu des périodes d’abondance et d’autres de vaches maigres, mais jamais comme depuis les dernières semaines. « Ce qui rentre en trois jours, c’est ce qu’on reçoit généralement en un jour. Ce soir, il n’y aura plus un seul bac sur les tablettes. Jeudi prochain, prochain jour de distribution, ça va être la catastrophe… »

Besoin d’aide

Quelques coins de rue plus loin, la directrice générale de La Soupière, Nathalie Loyer, vit une situation similaire. « On reçoit moins de denrées et on a toujours de nouveaux membres », affirme-t-elle. Le mois de janvier est toujours plus difficile, après le pic attribuable à la guignolée, en décembre, explique Mme Loyer. « Mais cette année, c’est pire. On téléphone à nos donateurs, on se débrouille, mais de semaine en semaine, on gruge nos réserves et on vit avec l’inquiétude de voir du monde à la porte sans avoir rien à mettre dans les boîtes. »

Depuis le début de la pandémie, les deux ordres de gouvernement sont venus à la rescousse des banques alimentaires en leur donnant de l’argent pour qu’elles puissent faire des achats et ainsi continuer de soutenir les familles de plus en plus nombreuses à demander de l’aide. « Mais présentement, on n’a rien », confie Mme Loyer.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Carolle Roy fréquente le comptoir alimentaire depuis «25 ans, minimum».

« On va sûrement avoir de l’argent prochainement, mais c’est maintenant qu’on en a besoin, implore à son tour Charles Chénier, de La Manne quotidienne. C’est un problème ponctuel qui vient démontrer qu’en situation de crise, la sécurité alimentaire ne peut être assurée si elle n’est pas soutenue par l’État. »

Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce problème d’approvisionnement. On évoque notamment le fait que les consommateurs achètent davantage en période de confinement, laissant les tablettes des supermarchés moins fournies. On regarde également du côté des nouveaux programmes de lutte contre le gaspillage alimentaire, qui encouragent les gens à acheter à moindre prix les aliments dont la date de péremption approche, denrées qui auparavant allaient directement aux organismes de dépannage alimentaire.

Hausse de la demande

 

À Moisson Lanaudière, qui fournit une partie des denrées des comptoirs alimentaires La Manne quotidienne et La Soupière, Diane Nadeau déplore qu’il soit devenu pratiquement « normal » de manquer de denrées en raison de l’augmentation fulgurante de la demande. « On reçoit des téléphones de gens qui ont besoin d’aide toutes les semaines, tous les jours. »

Si son organisme ne souffre pas de problèmes d’approvisionnement, elle reconnaît qu’il n’est pas toujours facile d’alimenter les organismes avec ce dont ils ont réellement besoin. « Je peux bien leur envoyer des légumineuses, mais les gens ne les mangent pas. » Elle rappelle que les membres des banques alimentaires ne sont pas toujours en mesure de cuisiner. « Ce que les organismes veulent, ce sont des conserves. Ils n’en ont jamais assez. »

Au réseau des Banques alimentaires du Québec, tout comme chez Moisson Montréal, on constate également une hausse de la demande, mais on ne rapporte pas de problèmes d’approvisionnement.

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