Il y a cinq ans, une tragédie dans des yeux d’enfants

Mounir Laddada (à gauche) et Romain Sénéchal (à droite), devant le mémorial érigé il y a deux ans, près de la mosquée de Québec, en l’honneur des six victimes
Photo: Francis Vachon Le Devoir Mounir Laddada (à gauche) et Romain Sénéchal (à droite), devant le mémorial érigé il y a deux ans, près de la mosquée de Québec, en l’honneur des six victimes

C’était un soir banal dans la vie de deux enfants de Québec : Romain, 10 ans, soupait avec sa famille ; Mounir, 15 ans, revenait d’un tournoi de soccer. Puis l’insouciance de leur enfance leur a été arrachée par quelques mots : « Il y a eu une fusillade à la mosquée. »

Romain Sénéchal, qui habite à un jet de pierre du centre culturel islamique, n’oubliera jamais ce 29 janvier 2017. Les sirènes, d’abord lointaines puis qui se rapprochent, les gyrophares qui jettent une lumière de catastrophe dans la salle à manger : son quartier devenait l’épicentre d’un attentat qui allait secouer jusqu’aux quatre coins du monde.

« Pour moi, des fusillades, je voyais ça seulement dans les autres pays, surtout pas dans mon petit quadrilatère à moi, raconte Romain, aujourd’hui adolescent. Que quelqu’un ait commis des meurtres à côté de chez moi… Je n’ai jamais eu aussi peur. Je tremblais littéralement de terreur. »

Mounir Laddada, lui, avait 15 ans lorsqu’un assaillant radicalisé a interrompu la prière du soir puis fauché la vie de 6 personnes, laissant 17 orphelins et une communauté meurtrie dans son sillage.

« Cet attentat, ç’a vraiment été comme un 11 Septembre. Tout le monde se rappelle où il était ce soir-là, explique Mounir. On se disait : “c’est impossible que ce soit arrivé à Québec, notre petite ville sécuritaire qu’on aime tellement”. »

Cinq années ont déposé leur poussière sur le souvenir de la tuerie. L’effroi s’est estompé, la solidarité des lendemains aussi. Pour les jeunes qui ont regardé la tragédie avec leurs yeux d’enfants, la mémoire reste marquée à vif.

« Je vois toute la rue qui remonte en courant, je vois que tout le monde a peur, que tout le monde pleure, se souvient Romain. Il y avait tellement d’émotions en moi. »

Mounir, lui, se souvient de l’incrédulité qui laissait place, tranquillement, à la terreur à mesure que le pire s’avérait.

« En rentrant à la maison, nous apprenions qui était présent ce soir-là à la mosquée. »

Tous étaient des frères de foi. Certains, des intimes de la famille.

 

« Le directeur de doctorat de ma mère était mort. Nous sommes allés chez sa femme pour lui présenter nos condoléances. » Sur le pas de la porte, sa famille a compris que la veuve ne savait pas encore.

« Je n’oublierai jamais le regard de mes parents, explique Mounir. Un regard qui nous demandait de ne rien dire, de rester muet. Que ce n’était pas à nous de lui apprendre la mort de son mari. »

Le lendemain

 

Au lendemain d’une nuit hantée par le cauchemar — Romain se souvient que, blotti contre sa mère, il imaginait qu’un intrus entrait chez lui pour tuer sa famille —, le quartier de leur enfance était méconnaissable.

« Il y avait des tonnes de médias, la police, des pompiers, dit Romain. Il y avait des impacts de balles sur les murs de la mosquée. C’était horrible. »

À l’école, le deuil était partout. « J’entends encore les paroles d’un de mes amis, souligne Mounir. Il nous avait dit : “les gars, passez du temps avec votre père et prenez des vidéos avec lui pour vous souvenir de sa voix”. » Deux jours avant, les balles avaient condamné le sien au silence.

Dans la mémoire des deux jeunes hommes, la vague de solidarité soulevée par l’attentat efface un peu le traumatisme laissé par ce soir de janvier. Dans les jours qui ont suivi l’attaque, une dizaine de milliers de personnes ont bravé le froid pour témoigner leur soutien aux musulmans de Québec.

« Malheureusement, ça n’aurait pas dû prendre un attentat pour parler avec eux », croit Romain. À 10 ans, il se souvient qu’il « avait juste envie de donner un gros câlin » à ses copains musulmans, pour leur signifier « qu’on était avec eux ».

« Ç’a vraiment tout changé, se remémore Mounir. L’élan de solidarité était très sincère. Pour moi, c’était le Québec que j’aime et dans lequel je vis. »

Cinq ans plus tard, il affirme que la tragédie du 29 janvier n’a pas altéré l’amour qu’il porte « à la patrie qui a accueilli [s]es parents, qui leur a donné de quoi vivre, travailler, étudier, élever leurs enfants » et où « les [s]iens grandiront certainement ».

« Pour moi, Québec ne sera jamais une ville dangereuse. Jamais ce ne sera Québec ou les Québécois, les responsables de cet attentat-là », maintient le jeune homme, aujourd’hui étudiant à l’Université Laval. Jamais ils ne seront assimilés à celui qui a fait ça. »

Aujourd’hui

Le mois de janvier tire à sa fin et ramène à la surface des mémoires le souvenir de la tuerie. Le temps passé. Romain, Mounir et leur quartier ont changé, mais tous demeurent marqués par le 29 janvier d’il y a cinq ans.

Romain, 15 ans, sursaute encore quand une voiture de police patrouille autour du centre culturel islamique. J’ai peur que ça se reproduise, dit-il. Chaque fois que je passe devant la mosquée, j’ai une pensée pour [les disparus]. Je me rappelle que, moi, je suis encore là, mais que d’autres n’ont pas eu cette chance. »

À l’ombre de la mosquée se dresse depuis deux ans un mémorial en l’honneur des six victimes. Ses trois monolithes noirs rappellent des stèles, mais aussi des piliers, symboles de l’enracinement des musulmans dans la capitale.

« Ç’a réveillé une partie du Québec sur le fait que c’est beau, toutes ces communautés qui décident de venir à Québec parce qu’ici, on va les accepter », croit l’adolescent.

Pour Mounir, le centre culturel islamique de Québec a pris une nouvelle dimension. Théâtre d’une tragédie il y a cinq ans, le lieu est aujourd’hui devenu une oasis pour lui et la communauté.

« Nous n’oublierons jamais, mais nous ne nous laisserons pas atrophier par cet attentat-là », croit le jeune homme. À preuve : le lieu de culte gagne en majesté, grâce à une cure de jouvence estimée à 1,7 million de dollars.

« La mosquée, c’est un peu notre parapluie, conclut Mounir. Tout le monde est bienvenu et tous peuvent venir se blottir en dessous pour savoir qu’ils ne sont pas seuls, qu’il y a des gens qui sont là, avec eux. »



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