Protéger le Quartier chinois de l’effervescence immobilière

Délimité par les rues Jeanne-Mance et Saint-Dominique de même que l’avenue Viger et le boulevard René-Lévesque, Le Quartier chinois survit tel un village d’irréductibles Gaulois aux pressions du développement du centre-ville depuis des décennies.
Photo: Émilie Folie-Boivin Archives Le Devoir Délimité par les rues Jeanne-Mance et Saint-Dominique de même que l’avenue Viger et le boulevard René-Lévesque, Le Quartier chinois survit tel un village d’irréductibles Gaulois aux pressions du développement du centre-ville depuis des décennies.

Grugé au fil des décennies par le développement du centre-ville de Montréal, le Quartier chinois est une fois de plus la proie de l’effervescence immobilière, qui menace son patrimoine bâti. La Ville s’apprête toutefois à mettre en place des mesures réglementaires pour mieux protéger ses bâtiments et limiter la hauteur réglementaire des constructions à venir dans ce secteur.

Délimité par les rues Jeanne-Mance et Saint-Dominique de même que l’avenue Viger et le boulevard René-Lévesque, le Quartier chinois survit tel un village d’irréductibles Gaulois aux pressions du développement du centre-ville depuis des décennies. « Néanmoins, la disparition de certains de ses immeubles les plus significatifs, combinée aux pressions immobilières récentes, met sa pérennité en péril », s’inquiète la Ville, dans des documents décisionnels de la prochaine séance du conseil municipal, prévue lundi.

Certains secteurs du quartier ont notamment complètement disparu au terme de grands projets menés dans les années 1970 et 1980, comme la construction du Palais des Congrès et du Complexe Guy-Favreau. L’édifice Robillard, un bâtiment patrimonial qui avait accueilli la première salle de cinéma du pays à la fin du 19e siècle, a ensuite été détruit par les flammes en 2016, créant un vide dans le quartier.

Puis, en mars dernier, les promoteurs Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, qui dirigent l’entreprise immobilière Hillpark Capital, ont acquis deux des bâtiments les plus anciens du Quartier chinois. Il s’agit de l’ancien bâtiment de la British and Canadian School, construit en 1826, de même qu’un imposant immeuble qui intègre une partie de l’église Free Presbyterian, qui a été conçue en 1848.

Les deux promoteurs en question, qui possèdent un grand nombre d’immeubles dans la métropole, ont par ailleurs fait les manchettes l’an dernier pour des tentatives alléguées d’éviction de locataires au Manoir Lafontaine, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. De nombreux résidents et organismes s’inquiètent ainsi du sort qui attend les immeubles acquis par ceux-ci, au moment où la spéculation immobilière gagne du terrain à Montréal.

« Les paramètres actuels du Plan d’urbanisme permettent l’insertion de nouveaux projets pouvant être en rupture avec les caractéristiques d’intérêt du Quartier chinois. La pression immobilière observée peut se traduire par un déficit d’entretien des bâtiments, une dégradation du bâti et une tendance à la démolition pour permettre de nouvelles constructions », appréhende d’ailleurs la Ville.

C’est donc dans ce contexte que les élus montréalais se pencheront lundi, en séance du conseil municipal, sur un projet de règlement visant à modifier le plan d’urbanisme de la Ville. L’administration municipale espère ainsi revoir les hauteurs et les densités maximales permises au cœur de ce secteur afin d’éviter que des immeubles de grande taille viennent faire ombrage au patrimoine bâti actuel du Quartier chinois, qui constitue un des plus anciens quartiers asiatiques d’Amérique du Nord.

Avant d’entrer en vigueur, ce projet de règlement devra toutefois faire l’objet d’un mandat auprès de l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) afin qu’autant les citoyens et les organismes que les représentants du milieu des affaires puissent commenter celui-ci. L’OCPM produira ensuite un rapport pour guider la Ville dans les décisions officielles qu’elle prendra alors dans ce dossier.

Entre-temps, les élus seront appelés à adopter cette semaine un règlement de contrôle intérimaire qui agira à titre de moratoire sur toute nouvelle construction ou tout agrandissement d’un bâtiment qui aurait pour effet de dépasser les hauteurs ou les densités maximales que la Ville souhaite imposer dans ce quartier, indiquent les documents décisionnels.

Une architecture unique

Ces propositions de changements réglementaires font écho à une longue démarche de consultation citoyenne entamée en 2019 sur la revitalisation et la préservation du patrimoine du Quartier chinois, dont la trame commerciale a depuis grandement écopé de la pandémie de COVID-19. Cette démarche a mené à la publication d’un plan d’action 2021-2026 qui recommandait notamment des changements au plan d’urbanisme de la Ville afin de mieux protéger les bâtiments de cet ancien faubourg à la riche histoire.

Joint par Le Devoir, le directeur des politiques à Héritage Montréal, Dinu Bumbaru, a salué les efforts faits par la Ville. Il remarque toutefois qu’afin de préserver une harmonie dans le patrimoine bâti du Quartier chinois, il faudra aussi que la Ville inclue dans son prochain plan d’urbanisme des critères encadrant l’architecture des futurs bâtiments du secteur, afin que celle-ci ne détonne pas avec le reste du patrimoine bâti qui s’y trouve. « Il faut arrêter de penser qu’avec une limite de trois étages et des dérogations possibles de 20 étages, on va respecter le patrimoine de ce secteur-là [...] La qualité de l’architecture, il faudra aussi y travailler », insiste-t-il.

Une conférence de presse virtuelle est par ailleurs prévue à 11h, lundi, en présence notamment de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, de la ministre responsable de la Métropole, Chantal Rouleau, et de la mairesse de Montréal, Valérie Plante. Selon les informations obtenues par Radio-Canada, le gouvernement Legault devrait alors annoncer son intention de classer le Quartier chinois de Montréal en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec.

Les propriétaires des bâtiments situés sur le site protégé devraient alors obtenir une autorisation de la part du ministère de la Culture avant d’altérer, de restaurer ou de démolir ceux-ci, rapporte Radio-Canada.

« On pense que ça va être un pas très important pour une reconnaissance et la sauvegarde de ce secteur », se réjouit ainsi M. Bumbaru.

L’entreprise Hillpark Capital s’est pour sa part faite avare de commentaires, samedi.

« On attend vraiment l’annonce de lundi du ministère pour voir quels impacts ça pourrait avoir sur Hillpark » indique au Devoir le responsable des communications pour le géant de l’immobilier, Hugo Morissette. Ce dernier rappelle d’ailleurs qu’aucun projet n’a encore été déposé concernant les deux bâtiments acquis par l’entreprise dans le Quartier chinois.

Le cabinet de la ministre Nathalie Roy a pour sa part refusé de confirmer au Devoir les informations rapportées vendredi par Radio-Canada. « Une annonce sera faite en temps et lieu », s’est contenté d’écrire son attachée de presse, Elizabeth Lemay.

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