Luc Boileau, du verglas à la pandémie

Luc Boileau, nouveau directeur de la Santé publique, fait son arrivée en pleine tempête, au moment où des questions se posent sur l’indépendance de sa fonction.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Luc Boileau, nouveau directeur de la Santé publique, fait son arrivée en pleine tempête, au moment où des questions se posent sur l’indépendance de sa fonction.

L’ex-sous-ministre à la Santé Roger Paquet connaît Luc Boileau depuis longtemps. Leur première rencontre remonte à la crise du verglas, en 1998. M. Boileau était alors directeur de la planification et de l’évaluation au sein de la régie régionale de la santé en Montérégie, une région durement frappée par la tempête.

« J’avais tout de suite vu ses fortes capacités de communication, à rendre le message accessible », dit-il.

Nommé président du conseil d’administration de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) en 2015, M. Paquet a retrouvé M. Boileau, qui en était le président-directeur général.

Durant cet intervalle, M. Boileau avait poursuivi son ascension au sein de l’administration québécoise de la santé, amorcée en 1985, quatre ans à peine après avoir reçu son diplôme de médecine à l’Université de Sherbrooke.

Son parcours a culminé la semaine dernière, quand il a été nommé sous-ministre adjoint au ministère de la Santé et directeur national intérimaire de la santé publique, succédant à Horacio Arruda.

Luc Boileau intègre ses nouvelles fonctions au milieu d’une tempête d’une tout autre ampleur que celle du verglas. Le gouvernement affronte plus que jamais un vent de face pour sa gestion de la pandémie de COVID-19, en plus d’essuyer les critiques concernant des apparences d’ingérence politique dans les décisions de la Santé publique.

Jusqu’ici, M. Boileau a fait des interventions prudentes et mesurées dans les conférences de presse où il est apparu aux côtés du ministre de la Santé, Christian Dubé, et du premier ministre François Legault. Dans une de ses premières prestations, le nouveau capitaine de la Santé publique a affirmé son intention d’assumer sa fonction avec indépendance.

Pour Roger Paquet, M. Boileau a démontré sa capacité à résister aux pressions que l’INESSS pouvait subir de sources diverses au moment de décider si l’utilisation d’un médicament devait être autorisée. « Je n’ai aucune crainte quant à sa capacité à maintenir une complète indépendance du politique », dit-il.

Avant sa carrière politique, l’ex-ministre de la Santé Yves Bolduc a connu Luc Boileau dans les années 1990. Il n’a que de bons mots pour lui. « C’est probablement la meilleure personne qu’on pouvait nommer à ce poste, dit-il. Il connaît bien la santé publique. »

Lorsqu’il était ministre, M. Bolduc a côtoyé M. Boileau, qui dirigeait alors l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), avant de passer à l’INESSS, en 2014.

« Il est capable de rester indépendant, ce qui ne veut pas dire qu’il ne pourra pas tenir compte des éléments politiques », estime l’ex-ministre libéral, disant entretenir de bonnes relations encore aujourd’hui avec M. Boileau.

Un doute

Gaétan Barrette, qui a été ministre de la Santé de 2014 à 2018, doute que le gouvernement donnera toute la latitude nécessaire à M. Boileau pour qu’il exerce son indépendance. « Il en est capable. Va-t-on le lui permettre ? » s’interroge-t-il.

M. Barrette affirme qu’il a toujours assuré l’indépendance de M. Boileau et de l’INESSS lorsqu’il était en fonction. « Il n’avait pas besoin de tenir son bout, affirme le député. Je lui demandais d’être indépendant. »

Ex-députée libérale d’une circonscription située en Montérégie, Lucie Charlebois a eu à échanger à plusieurs occasions avec M. Boileau quand il dirigeait la régie, puis l’agence régionale de la santé dans la région.

Selon Mme Charlebois, M. Boileau a témoigné de sa capacité à « mettre son pied à terre ». « Je n’étais pas tout le temps d’accord avec ce qu’il faisait et il m’expliquait pourquoi en s’appuyant sur les directives, se souvient-elle. Même si je voulais faire changer des choses, quand ça ne pouvait pas être fait, ça ne pouvait pas être fait. »

Il est capable de rester indépendant, ce qui ne veut pas dire qu’il ne pourra pas tenir compte des éléments politiques.

 

Mme Charlebois, qui a quitté la politique en 2018 après avoir été ministre déléguée à la Santé publique dans le gouvernement Couillard, continue de suivre de près la gestion de la pandémie.

Elle croit que l’apparence d’indépendance ne s’est pas améliorée, malgré l’engagement de M. Boileau à ce sujet, lors d’une conférence de presse avec M. Legault. « Il a dit qu’il serait capable, mais encore là, il est assis à côté du premier ministre, souligne Mme Charlebois. Ce n’est pas son point de presse. »

Pour l’ex-ministre, un autre problème d’apparence se pose quant à l’indépendance du nouveau directeur : sa fille, Marjaurie Côté-Boileau, est l’attachée de presse de M. Dubé.

« Il faudrait qu’elle prenne un poste d’attachée de presse ailleurs, dit-elle. On mêle les cartes. Je ne suis pas à l’aise. »

Le Devoir a révélé jeudi que le cabinet de M. Dubé a demandé l’avis de la commissaire à l’éthique de l’Assemblée nationale à ce sujet.

Respect de la hiérarchie

Le directeur régional de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, Yv Bonnier-Viger, a connu M. Boileau quand il était en fonction en Montérégie. Il saura prendre le relais de M. Arruda, croit-il.

« Il a toujours manifesté un certain respect pour les collègues, il n’y a pas eu de conflits, il écoute, dit M. Bonnier-Viger. L’équipe fonctionnait et l’équipe change de capitaine. Je pense qu’il n’arrive pas là pour tout bousculer. »

Son collègue Jean-Pierre Trépanier, qui dirige la Santé publique dans la région de Laval, croit aussi que M. Boileau pourra mener le réseau jusqu’à la fin de la crise.

« Il connaît à la fois la santé publique et le réseau de la santé, dit-il. Je pense que ça va être une bonne personne pour nous aider à arriver au terme de la pandémie. »

M. Bonnier-Viger a des réserves quant aux aptitudes du nouveau directeur national à faire preuve d’indépendance. Il pointe du doigt son parcours de cadre qui l’a mené jusqu’au sommet de l’organigramme du ministère de la Santé.

Il donne l’exemple de discussions sur des plans d’effectifs où M. Boileau, alors président de l’INSPQ, défendait selon lui la position du gouvernement. « Avec sa carrière de p.-d.g., et non de spécialiste en santé publique, je ne pense pas qu’il a naturellement beaucoup d’indépendance par rapport à la structure, à la hiérarchie », affirme M. Bonnier-Viger.

Lorsque la crise provoquée par la pandémie sera passée, le temps viendra de se pencher sur la façon d’améliorer l’indépendance du directeur national de santé publique, estime-t-il. M. Bonnier-Viger croit notamment que ce poste devrait s’éloigner du pouvoir exécutif, auquel il est rattaché par son autre titre de sous-ministre adjoint.

Le directeur national devrait être nommé par une majorité aux deux tiers de l’Assemblée nationale, avance-t-il.

« On retrouverait un équilibre entre influence et indépendance », assure M. Bonnier-Viger.

Une proximité utile

L’ex-ministre péquiste de la Santé Réjean Hébert est d’avis contraire. « L’indépendance de la santé publique, c’est un non-sens, dit-il. La santé publique a une composante politique. »

Le lien du directeur national de santé publique avec le pouvoir exécutif est un avantage qui donne prise sur les décisions politiques », avance-t-il.

« Au lieu de regarder ce que le gouvernement fait et de commenter, la Santé publique, ici, est dans l’exécutif et c’est un avantage », soutient-il.

M. Hébert jette un tout autre regard sur la recommandation de M. Arruda d’autoriser les rassemblements de 20 personnes durant les Fêtes. Si des critiques avaient dénoncé le produit d’une apparence d’ingérence du gouvernement, M. Hébert estime que c’est plutôt la Santé publique qui a ensuite forcé un recul à 10 personnes.

« Qui a gagné ? C’est la Santé publique, pas le politique », affirme-t-il.

M. Hébert croit que M. Boileau, avec qui il a étudié la médecine à Sherbrooke, a toutes les qualités pour occuper ses nouvelles fonctions en raison de ses habiletés politiques.

« Des gens en santé publique qui ont moins cette habileté sont plus axés sur les données médicales strictes et ne tiennent pas vraiment compte de l’acceptabilité sociale et de la faisabilité, dit l’ex-ministre. Luc a une vision assez large de la santé publique qui inclut les aspects politiques. » 

Avec Marie-Eve Cousineau



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