Place au neuf

Le collège multifonctions, qui sera détruit, abrite, en plus de l’école primaire, une salle de spectacle, une bibliothèque publique, plusieurs groupes communautaires, les bureaux de la municipalité ainsi qu’une résidence pour personnes âgées.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le collège multifonctions, qui sera détruit, abrite, en plus de l’école primaire, une salle de spectacle, une bibliothèque publique, plusieurs groupes communautaires, les bureaux de la municipalité ainsi qu’une résidence pour personnes âgées.

Une école primaire toute neuve, « conforme au principe de développement durable », affirme le ministère de l’Éducation dans sa présentation, sera construite au coût de 20 millions de dollars dans la municipalité de Saint-Damien-de-Buckland. Pourtant, cette municipalité de 1800 habitants, située à 75 km au sud de Québec, ne manque pas de bâtiments de qualité, prêts à être recyclés. Une communauté religieuse, les Sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours (SNDPS), a laissé un héritage immobilier parmi les plus importants du Québec, dont un imposant collège multifonction dessiné par l’architecte de renom Jean-Marie Roy. En plus de l’école primaire, se trouvent sous ce même toit une salle de spectacle, une bibliothèque publique et plusieurs groupes communautaires. Or, la relocalisation de l’école entraîne la démolition de ce bâtiment qui abrite aussi, depuis des années, les bureaux de la municipalité ainsi qu’une résidence pour personnes âgées de 72 lits. Les occupants de cet immeuble doivent tous se reloger. Quelle sera la facture globale de tout ce chambardement ?

« L’idée que ce soit plus économique de reconstruire une école et de relocaliser tout ce monde-là ne tient pas la route », soutient l’historien Réjean Bilodeau, vice-président de l’organisme de la Fondation Saint-Joseph de L’Espérance, un organisme local qui s’oppose au mauvais sort qui guette cet ancien collège où loge l’école des Rayons-de-Soleil. « Combien ça vaut, cet édifice qu’on veut détruire, soi-disant pour économiser ? Peut-être 60 millions ou plus ! » M. Bilodeau ne voit pas en quoi cette démolition constitue une sage décision. « Comment peut-on penser économiser en démolissant ça pour reconstruire à côté ? C’est complètement faux de prétendre ça ! C’est un des plus beaux bâtiments à des kilomètres à la ronde. L’architecte, Jean-Marie Roy, était très bien coté. […] Nous, on veut trouver d’autres solutions que la démolition. Ça n’a pas de bon sens. »

Le ministre Jean-François Roberge et le directeur général du Centre de services scolaire de la Côte-du-Sud, Jean-Marc Jean, ont souligné qu’il était plus économique pour le gouvernement de construire, au coût de 20 millions de dollars, une nouvelle école primaire Rayons-de-Soleil que de rénover le grand bâtiment qui l’abrite.

En 2018, la facture pour rénover cet ensemble était estimée à 24 millions de dollars par la commission scolaire, explique le maire, Sébastien Bourget. Environ 30 % de cette facture aurait dû être payés par la résidence pour personnes âgées. « Les coûts ont grimpé un peu depuis, précise le maire au Devoir. Ce serait sans doute autour de 30 millions, peut-être 28 millions, enfin quelque part par là… »
 

Un don

En 1997, les religieuses ont donné ce bâtiment à la commission scolaire. « Je ne crois pas que beaucoup de villes reçoivent un tel édifice en cadeau », commente au Devoir sœur Madeleine Fillion, la supérieure générale de la SNDPS. « Ça coûterait très cher à construire, c’est certain. Mais nous sommes devenues, je dirais, pas indifférentes, mais pas loin : nous avons beaucoup d’autres immeubles à nous occuper… »

En avalisant la démolition plutôt que la rénovation de ce bâtiment, les 72 lits pour personnes âgées du centre L’Oasis se voient forcés de migrer. Ils seront déménagés en principe dans l’ancienne maison mère des religieuses, laquelle doit aussi accueillir des logements pour travailleurs étrangers. Le maire Bourget estime que les modifications à apporter pour les accueillir en ce lieu ne seront pas trop importantes.

Où se retrouveront, après la démolition, les bureaux de la municipalité, la maison de la culture, la salle de spectacle, la bibliothèque municipale et les organismes communautaires ? Le maire l’ignore encore, tout en admettant que cette cascade de déplacements finira par coûter de l’argent. La facture globale ne risque-t-elle pas de dépasser les coûts de rénovation du bâtiment existant, sans pour autant parvenir à maintenir ensuite les mêmes services ? « Je suis obligé de dire que vous avez raison », affirme le maire Bourget, tout en disant qu’il n’a pas le choix de baisser les bras. « Ce n’est pas moi qui veux démolir ! Mais le projet est défini comme ça. Chaque année, la commission scolaire nous revenait en disant que le collège leur coûtait trop cher. » Le maire Bourget affirme en avoir eu assez. « Je ne pouvais pas m’opposer à la construction d’une nouvelle école. J’avais la question du collège Saint-Damien au-dessus de la tête depuis des années. Là [avec la démolition], au moins le dossier est réglé. On n’en parlera plus. » Et en abandonnant le collège à son sort, il dit qu’il peut au moins se concentrer à sauver la maison mère des religieuses, un bâtiment qui sera cédé à la municipalité au printemps.

« C’est déshabiller Paul pour habiller Jacques ! » rétorque Pauline Mercier, l’ancienne directrice de l’école secondaire qu’abritait aussi l’ancien collège. Mme Mercier s’est occupée de surcroît, durant des années, de la résidence pour personnes âgées L’Oasis. « Quelle municipalité de cette taille au Québec peut se vanter de pouvoir profiter d’un bâtiment pareil ? L’Oasis s’est retrouvée piégée : on lui a dit qu’elle devait payer un pourcentage des rénovations. Elle n’a pas d’argent. Donc, elle se retrouve en quelque sorte forcée de déménager. Pourtant, nous sommes à une époque où des projets multigénérationnels entre des aînés et une école primaire devraient pouvoir être favorisés par l’existence d’un bâtiment pareil ! »

Un architecte important

Professeure émérite à l’École de design de l’UQAM, France Vanlaethem ne s’explique pas comment l’État québécois ne voit pas l’intérêt de préserver d’un tel lieu, au bénéfice de tous les citoyens de la région. « Quand est-ce qu’on va apprendre à réfléchir un peu plus loin que le bout de son nez avant d’envisager de détruire un tel bâtiment ? »

Présidente de Docomomo section Québec, un organisme international voué à l’architecture moderne, Mme Vanlaethem souligne le mésusage qui est fait du concept de « développement durable ». Le voici détourné de son sens, dit-elle, pour mieux faire avaler la destruction d’un bâtiment pourtant important. « Le développement durable, c’est aussi et d’abord conserver ce qu’on a ! Le ministre veut construire une nouvelle école. Électoralement, c’est plus vendeur, toujours, de construire du neuf. Est-ce que ce n’est pas un problème, cette valorisation excessive de la nouveauté ? La société se retrouve piégée à toujours vouloir du neuf. » À son avis, il faudrait évaluer les effets globaux des gestes posés, tout en rappelant l’importance d’un tel bâtiment.

« Pauvre Jean-Marie Roy ! » se désole France Vanlaethem, tout en expliquant que « c’est un des architectes les plus importants que nous avons eus » et qui est pourtant malmené. « Pour justifier la destruction d’un de ses bâtiments, le maire de Saint-Augustin-de-Desmaures avait dit que ça ressemblait à une boîte à beurre ! Nous souffrons d’une mécompréhension de ce genre de bâtiment. »

C’est un des plus beaux bâtiments à des kilomètres à la ronde. L’architecte, Jean-Marie Roy, était très bien coté. […] Nous, on veut trouver d’autres solutions que la démolition. Ça n’a pas de bon sens.

« Parlons-en, de Jean-Marie Roy ! » rétorque le maire Bourget, en rappelant que de petits pavillons près du collège, dessinés par le même architecte, ont abrité un Centre jeunesse que le gouvernement a délaissé. « Les bâtiments ont été laissés à eux-mêmes, puis vendus au privé. Ils sont maintenant à l’abandon. C’est une verrue sur le visage de la municipalité. Mettez-vous dans mes souliers ! Qu’est-ce que j’ai comme pouvoir pour que ces bâtiments soient bien entretenus ? Des amendes ? Ça va finir par coûter plus cher d’avocat ! Je n’en ai pas, de pouvoir, pour que ces bâtiments soient entretenus ! »

Née à Saint-Damien, l’avocate Annie Godbout, présidente de la Fondation Saint-Joseph de L’Espérance, considère que « c’est une erreur que font les gouvernements de justifier la démolition. C’est un immeuble patrimonial […] un immeuble d’une grande richesse, avec une piscine, une salle de spectacle, des services et tout. Le démolir, ça va à l’encontre des notions de développement durable ! »

Elle insiste pour dire que nombre de citoyens ne s’opposent pas à l’idée d’une nouvelle école, mais qu’ils n’en tiennent pas moins à « conserver l’endroit en complément, au bénéfice des gens de la région ». Pour elle, « ce n’est pas vrai que collectivement, on va avoir plus en démolissant, que c’est en rapetissant qu’on va grandir ! Si on mettait les 20 millions prévus pour l’école dans la rénovation de ce bâtiment, imaginez ce qu’on obtiendrait ! […] Ce qu’ils vont mettre juste dans la nouvelle école, plus ce que ça va coûter pour reloger tout le monde autour, on va vite avoir investi des millions pour obtenir des espaces qui ne seront jamais équivalents en qualité par rapport à ce qui est déjà là. » Mme Godbout dit avoir tout de même bon espoir de convaincre les élus de voir à recycler cet immeuble.

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