Un « modus operandi » qui se répète partout au Québec

David Moore et sa femme Jolanta Sprawka s'opposent à un projet de porcherie tout près de leur maison, et pas seulement pour son aspect nauséabond.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir David Moore et sa femme Jolanta Sprawka s'opposent à un projet de porcherie tout près de leur maison, et pas seulement pour son aspect nauséabond.

Quand on laisse derrière Saint-Denis-sur-Richelieu et sa rivière en remontant les terres, le paysage devient vite agricole. Entre le rang Amyot, le rang 3 des Moulins et la route 137, « c’est le triangle des Bermudes du cochon », comme l’a baptisé David Moore, lui-même résident du secteur : « Il y a une concentration épouvantable de porcheries, c’est déjà assez. »

Ce résident et d’autres famillesviennent d’apprendre que leur prochain voisin sera une autre porcherie de 3996 bêtes. Un « chiffre magique », ironise Éric Lévesque, un technicien forestier qui vit à proximité du bâtiment projeté, puisqu’il permet d’éviter un examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) : « On est parmi les plus beaux villages du Québec, mais aussi parmi les plus puants », ajoute-t-il.

En quelques kilomètres carrés, ce sont 20 000 porcs qui se seront ajoutés au cours des 10 dernières années, tous des projets portés par deux frères, Pier-Luc et Maxime Archambault. Le dernier projet a attisé des tensions avec ces résidents, qui craignent pour leur qualité de vie et pour l’environnement.

M. Moore et sa compagne, Jolanta Sprawka, s’opposent au projet, et pas seulement pour son aspect nauséabond : « Quand on est venus vivre à la campagne, on acceptait évidemment les activités agricoles. Avant, c’était vivable, mais maintenant, c’est trop », dit Mme Sprawka.

Outre le va-et-vient des camions, c’est aussi le bien-être animal qui inquiète M. Moore. « On entend déjà les cris des animaux, ils ne voient jamais la lumière du jour. Ce n’est pas ce qu’on veut comme type d’agriculture en 2021. »

Comme à Saint-Adelphe (voir texte ci-dessus), ces citoyens ne décolèrent pas d’avoir été mis au courant d’un projet après son approbation par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC).

« La manière dont ça se fait esttellement désolante. On n’a aucun ressort », exprime un autre résident du même rang, Brian de l’Étoile. « À quel point ce développement va s’arrêter ? Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre une limite au nombre de porcs dans un certain rayon dans la municipalité ? » demande-t-il sur le ton de la suggestion.

« Je comprends que c’est difficile à accepter, mais concrètement, on ne peut pas empêcher l’industrie et l’agriculture de se développer », note quant à lui le maire nouvellement élu, Jean-Marc Bousquet.

Point de vue du producteur

Le producteur ne se cache pas d’avoir choisi le nombre de 3996 porcs pour échapper au BAPE. « Les plus acrimonieux, peu importe ce qu’on aurait fait, ils auraient été contre le projet. Mais en général, on a une bonne relation avec nos voisins », assure Pier-Luc Archambault.

Ce nouvel élevage va permettre à leur famille, « dans le porc depuis 44 ans », de « boucler la boucle » pour tous les âges du porc, de la maternité à la pouponnière jusqu’à l’engraissement.

« Si je pouvais avoir juste 100 porcelets et faire vivre une famille, je le ferais, mais ce n’est pas le cas », indique M. Archambault.

Surtout, à l’instar d’autres agriculteurs, il se dit « tanné de se faire dire qu’il est un pollueur » : « Ce n’est jamais facile de recevoir l’émotivité. C’est toujours la production porcine qui est mal aimée. »

Des projets qui se multiplient

Ces discussions très tendues se sont multipliées dans les quatre dernières années. En 2018, le seuil nécessitant un examen du BAPE sur un nouveau projet est passé de 600 à 800 unités animales, ce qui représente un saut de 3000 à 4000 porcs.

Ce moment coïncide avec la hausse du nombre de créations et d’expansions d’élevages porcins. Entre 2011 et 2017, le MELCC a autorisé en moyenne 26 projets par année. Le compte est ensuite passé à 44 projets autorisés en 2018, puis à 53 en 2019 et à 67 en 2020.

 


Impossible de savoir s’ils étaient en majorité autour du « chiffre magique » de 3996 porcs, puisque le MELCC n’a pas été en mesure de détailler la taille du cheptel pour chacun des 400 projets autorisés entre 2011 et 2021.

Dans un mémoire datant de 2015, l’Union des producteurs agricoles (UPA) ne cachait pas que « la plupart des agriculteurs qui pourraient être concernés [par un BAPE] préfèrent créer plus d’un lieu d’élevage pour éviter de s’y soumettre ».

Aucun projet n’est d’ailleurs allé devant le BAPE depuis 2003, a confirmé la responsable des communications de cette instance.

Les tensions montent

En moins d’un an, au moins cinq projets ont fait la manchette des journaux locaux. À Maricourt, en Estrie, un groupe de citoyens a aussi tenté de brasser la cage jusqu’à Québec en juillet dernier pour obtenir un examen du BAPE.

Le climat s’est envenimé au point où le promoteur du projet a mis en demeure la municipalité ainsi que quatre conseillers, à titre personnel. Alexandre Tessier, alors conseiller, a reçu la missive comme une tonne de briques : « Je l’ai prise comme une attaque personnelle. Je suis très déçu et amer de la manière dont ça s’est passé, je trouve que les citoyens cherchent honnêtement des solutions concrètes. »

Les élus et les citoyens critiques du projet « doivent apprendre sur le tas », note-t-il, devant « une machine puissante et très bien huilée ».

Le projet de Maricourt est allé de l’avant quelques mois après qu’un autre a fait de même dans le village voisin, à Valcourt. Ces deux ajouts de porcheries ont incité la population à créer le comité de citoyens du Val-Saint-François. Pierre Avignon, l’un des instigateurs de cette initiative, souhaite rassembler le plus d’information possible en amont de l’annonce des projets. « Notre constat est que les citoyens sont pris dans l’urgence quand ça arrive. On veut donc pouvoir faire des propositions », dit-il.

Plusieurs élus municipaux admettent ressentir une pression énorme, et se retrouver très à l’étroit : « Le gouvernement s’en lave les mains et laisse ça dans la cour des élus municipaux, comme si nous étions des experts pour nous prononcer. Les élus n’ont pas de marge de manœuvre », affirme François Clermont, le maire de Fassett, en Outaouais.

Un projet de 6000 porcelets y a aussi soulevé des vagues, en août dernier. Les maires des 24 municipalités de la MRC de Papineau ont ensuite adopté une résolution demandant à Québec de réviser le processus de consultation publique.

Plus près de Maricourt et de Valcourt, l’entreprise Productions porcs plus était allée jusqu’à déposer en 2014 une poursuite pour 500 000 $ contre des citoyens opposés à un projet de maternité de 2340 porcs prévu à Saint-François-Xavier-de-Brompton. Elle a été déboutée en cour en 2017.

L’hostilité qui peut se développer de part et d’autre laisse souvent les citoyens amers et découragés. À Adstock, tout près de Thetford Mines, dans Chaudière-Appalaches, Paul-André Quintin a préféré carrément déménager pour laisser cette controverse derrière lui. L’augmentation de la production de 1500 à 7500 animaux dans deux bâtiments est l’un des seuls projets à avoir été reportés à la suite d’une mobilisation citoyenne.

« On sait que c’est au [niveau] politique que ça doit changer, et on a essayé de proposer des solutions concrètes à des problèmes environnementaux. Mais les balises ne sont pas renforcées ni respectées. Le lac Bolduc [dans la localité d’Adstock] est dans un état lamentable. J’ai préféré partir et laisser ça derrière », raconte M. Quintin.



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