TOHU - Un modèle à suivre

Depuis une dizaine d'années, les milieux culturels montréalais témoignent d'un véritable engagement à l'endroit de la ville. Avec sa triple mission culturelle, environnementale et communautaire, la TOHU — la Cité des arts du cirque — est assurément l'une des formes les plus achevées de cet engagement... et un formidable exemple à suivre.

Tous les politiciens, spécialistes, gens d'affaires, artistes, consultants et participants réunis au colloque «Villes de culture, villes d'avenir: les responsabilités culturelles des grandes agglomérations urbaines», présenté dans le cadre des Entretiens Jacques-Cartier, ont pu le constater de visu: les projets culturels sont au coeur même du développement socioéconomique urbain. Le lieu de rencontre en était d'ailleurs la preuve tangible: érigée sur le pourtour d'un ancien site d'enfouissement, la TOHU participe activement à la réhabilitation et à la revitalisation du quartier qui l'a vue naître.

Depuis son ouverture, cet été, dans le pôle culturel du Complexe environnemental de Saint-Michel (CESM) — l'ancienne carrière Miron remplie aujourd'hui de près de un million de tonnes de déchets! —, l'organisme sans but lucratif contribue à panser graduellement les plaies de la ville. «Partout en Amérique du Nord, on constate qu'en développant nos centres-villes, on se trouve à "rencontrer" nos plaies. Et nos plaies, ce sont nos sites d'enfouissement, nos autoroutes. L'idée est de trouver les objets de mobilisation pour que ces plaies deviennent des cicatrices dont on peut être fier», a lancé Charles-Mathieu Brunelle, vice-président exécutif et directeur général de la TOHU lors de son intervention intitulée «La culture comme modèle d'intégration et de revitalisation urbaine».

Pour la TOHU, l'objet de mobilisation allait de soi: faire coexister sous un même chapiteau le cirque, l'humain et l'environnement. En fait, c'est d'abord l'engouement étincelant créé par le Cirque du Soleil pour cette forme d'art de la scène qui a mis le feu aux poudres. «Le fait d'avoir un élément culturel ouvert sur sa communauté d'accueil et sur l'environnement a été le moyen de guérir certaines plaies.»

Genèse d'une cité

Pour la petite histoire, la Cité des arts du cirque a débuté en 1997, à l'ouverture d'un bâtiment du Cirque du Soleil dans le quartier Saint-Michel. C'était en quelque sorte le préambule d'un grand rêve, celui de faire de Montréal une capitale internationale des arts du cirque. Deux ans plus tard, les premiers états généraux d'En piste — le rassemblement national des professionnels, des entreprises et des institutions du secteur circassien — allaient mettre en relief la nécessité de développer un projet structurant allant de la formation à la diffusion des arts du cirque. Résultat: en 1999, la Cité des arts du cirque, l'organisme voué à la réalisation de ce projet, voyait le jour sous l'égide d'En piste, de l'École nationale du cirque de Montréal et du Cirque du Soleil. À l'été 2004, la Cité, rebaptisée TOHU pour évoquer «le bouillonnement des idées et des gestes, le désordre précurseur du renouveau ou encore le tumulte de la grande ville» ouvrait enfin ses portes aux artistes de la relève et au public.

L'«ouvrage» niché à l'ombre du boulevard Métropolitain, comprenant une salle de spectacle circulaire, une salle d'exposition et un hall d'entrée, fait aussi office de pavillon d'accueil au CESM. «On a décidé que ce projet serait le premier bâtiment véritablement "vert" à Montréal, a indiqué Charles-Mathieu Brunelle. On s'est dit qu'il fallait absolument que le bâtiment respecte les accords de Kyoto, qu'il s'inscrive en continuité avec les partenaires qui habitent autour de nous», soit le centre de tri Éco-Centre de Saint-Michel, le Centre d'expertise sur les matières résiduelles et l'entreprise Gazmont, qui transforme le méthane du dépotoir en électricité et alimente le système de chauffage de la TOHU.

Rencontre du cirque et de l'humain

Soucieuse du contexte environnemental dans lequel elle évolue, la TOHU allait ajouter un autre volet à sa mission: l'humain. Car, faut-il le préciser, le quartier Saint-Michel est celui qui affiche le taux de scolarité et le revenu moyen des ménages le plus faible des 27 arrondissements de la ville. C'est aussi le quartier détenant la plus forte concentration multiculturelle de Montréal. «On a décidé d'inscrire la revitalisation du quartier Saint-Michel dans notre mission, a ajouté M. Brunelle. On s'est demandé quel pouvait être l'impact que ce projet de 73 millions de dollars pouvait avoir sur la communauté.»

La première retombée se devait donc d'être locale. «Depuis cinq ans, certains d'entre nous siègent à des comités communautaires comme "Oser Jarry" pour veiller à la planification urbaine de façon concertée et réfléchie et privilégier certains types de projets d'économie sociale. On veut stimuler la venue du commerce équitable, de logements coopératifs, bref, différents projets qui cadrent bien avec notre mission», a souligné M. Brunelle, rencontré à la sortie du colloque, dans le hall inondé de lumière et de monde. Le vice-président a ainsi laissé entendre qu'il y aurait une éventuelle collaboration entre un CPE et le Cirque du Soleil et l'arrivée d'un CLSC dans les environs du Complexe environnemental. «On se sert de notre influence pour susciter des initiatives autonomes, de la rue Jarry jusqu'au boulevard Saint-Michel. Mais on n'est pas des promoteurs immobiliers», a précisé l'ancien directeur de la Cinémathèque québécoise.

L'employabilité est aussi inscrite à l'agenda de ce chantier de revitalisation urbaine. Toutes les personnes qui travaillent à l'accueil résident ainsi dans le quartier. «Avant l'expertise, on regarde d'où vient la personne. On voulait absolument donner le signal que ce projet est pour la population locale, qui, comme l'arbre, grandit de son centre vers l'extérieur.» Ici, il est davantage question de communication que d'intégration.

Créer des rituels

La première phase d'infrastructure étant en partie complétée, la cité humaine reste maintenant à bâtir. C'est ce que Charles-Mathieu Brunelle appelle la phase d'«empowerment». «C'est l'appropriation du pavillon d'accueil et de la salle de spectacle par la population. On veut permettre aux gens du quartier de prendre en charge des ateliers pour assurer la programmation et la tenue d'événements.» Tout cela dans le but de créer un rituel.

La TOHU en est à la prémisse d'une réflexion sur le plan de la programmation et des activités. L'organisme mène présentement trois programmes de front qui lui semblent particulièrement prometteurs. Il y a d'abord celui de prévention au décrochage scolaire à l'école Louis-Joseph-Papineau, où les étudiants de la première à la quatrième secondaire peuvent se familiariser à différentes expériences professionnelles. «Des jeunes sont venus, pendant la construction du bâtiment, rencontrer des architectes, des ingénieurs, des professionnels de tout acabit pour avoir une idée de la réalité d'un métier. Certains m'accompagnent parfois lors de conférences et je leur laisse même la parole. Dans les semaines à venir, on va travailler sur un programme où ils vont pouvoir témoigner de leur expérience en profondeur.»

Autre forme d'intervention, la falla, ce fabuleux feu de joie qui a attiré environ 5000 résidants du quartier et sur lequel dix jeunes ont travaillé. «Le travail de la préparation de la falla s'est tenu pendant des mois avec des groupes communautaires, a expliqué M. Brunelle. On a donné des ateliers qui ont même permis à des mères de s'impliquer en cousant des costumes. À partir du mois de janvier, on va développer ce principe d'ateliers permanents dans le quartier qui permet un transfert d'expertise.» Il semble que l'effet boule de neige se produit à fond. Petit à petit, l'événement devient plus inclusif, de nouveaux rituels prennent forme. «C'est un travail de longue haleine qui est à la base de notre intervention dans le quartier», a conclu M. Brunelle.

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