Vers une pénurie de policiers au Québec?

Des policiers examinent les lieux d’une fusillade à Montréal. La métropole peine à combler ses besoins en matière d’effectifs policiers. Cette situation n’est pas étrangère à la lourdeur du travail des policiers à Montréal, qui fait face notamment à une hausse marquée du nombre de fusillades.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des policiers examinent les lieux d’une fusillade à Montréal. La métropole peine à combler ses besoins en matière d’effectifs policiers. Cette situation n’est pas étrangère à la lourdeur du travail des policiers à Montréal, qui fait face notamment à une hausse marquée du nombre de fusillades.

Les défis de recrutement et de rétention de policiers sont grandissants, à Montréal comme ailleurs au Québec, ce qui laisse présager, à terme, une pénurie d’agents de la paix, alors que les besoins sur le terrain augmentent constamment, a constaté Le Devoir.

L’École nationale de police du Québec (ENPQ), située à Nicolet, en Mauricie, forme 648 policiers par année, en temps normal. Elle a toutefois diplômé 319 étudiants de moins qu’à l’habitude sur une période de deux ans, entre 2019 et 2021, en raison des répercussions de la pandémie de COVID-19. Un nombre qui devrait atteindre « 355 diplômés en moins » d’ici la fin de 2022, indique au Devoir la responsable des communications de l’ENPQ, Véronique Brunet.

La crise sanitaire a d’abord forcé la mise sur pause temporaire des opérations de l’institution de mars à juin 2020. Celle-ci a par la suite repris progressivement ses activités. Puis, à la mi-décembre 2021, une éclosion de cas de COVID-19 au sein de l’établissement a de nouveau retardé la reprise, en janvier, de la formation de plusieurs cohortes d’apprentis policiers.

Afin de combler ce retard accumulé, l’ENPQ souhaite augmenter à 756 le nombre d’aspirants policiers formés annuellement entre ses murs, notamment en tentant d’attirer plus de candidats issus de la diversité. « On veut augmenter le nombre, mais on veut aussi participer à l’effort de diversifier le profil », souligne Mme Brunet.

Le ministère de la Sécurité publique du Québec, qui se dit « préoccupé » par les besoins en main-d’œuvre des corps de police de la province, mise d’ailleurs lui aussi sur une meilleure « intégration de clientèles diversifiées au sein des rangs des corps de police québécois » de même que sur « une campagne de promotion du métier de policier destinée aux Autochtones » pour s’attaquer à cet enjeu.

Car, actuellement, le nombre de demandes d’admission est en baisse depuis plusieurs années au sein de l’ENPQ. Le professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal Rémi Boivin entrevoit d’ailleurs une pénurie de policiers d’ici quelques années. « C’est là qu’on va voir un effet brutal », prévient l’ancien analyste au sein du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Le corps de police de la métropole peine d’ailleurs déjà à répondre à ses besoins. Ainsi, des données fournies par le SPVM au Devoir font état, en date du 31 décembre dernier, de 4523 policiers « réellement à l’emploi » au sein du corps de police. Il s’agit de 376 policiers de moins que l’effectif autorisé par Québec pour 2021, « tous les postes n’étant pas nécessairement pourvus, comme c’est le cas depuis quelques années », indique le corps de police par courriel.

Le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal (FPPM), Yves Francœur, constate d’ailleurs que la métropole attire « de moins en moins » la relève provenant d’autres régions du Québec, comme Gatineau, Rimouski et Val-d’Or. « C’est beaucoup plus complexe et stressant d’être policier à Montréal que dans une petite ville du Québec », constate le leader syndical.

Désengagement policier

Cette situation n’est pas étrangère à la lourdeur du travail des policiers à Montréal, qui a fait face notamment à une hausse marquée du nombre de fusillades l’an dernier. La forte médiatisation des interventions policières et les allégations de profilage racial qui s’ensuivent bien souvent à l’endroit d’agents de la paix risquent aussi de refroidir les ardeurs d’aspirants policiers, entrevoit M. Francœur.

« Chaque fois qu’on veut intercepter un membre de gang de rue, on se fait traiter de raciste, on se fait accuser de profilage racial », laisse-t-il tomber. Le leader syndical constate d’ailleurs l’existence du désengagement policier dans les rangs du SPVM. Le phénomène, qui est étudié depuis quelques mois par l’ENPQ, fait état d’agents de la paix qui préfèrent s’abstenir d’intervenir dans certaines situations, de peur d’être critiqués sur la place publique. Cela peut mener certains d’entre eux à vivre du « découragement » ou encore à ressentir une « baisse d’attachement et d’intérêt pour la profession », selon une première étude préliminaire déposée en novembre dernier par l’établissement.

« Ça diminue l’attrait au niveau de la profession », constate lui aussi Dominic Ricard, président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec, qui représente les quelque 5400 policiers et policières de la Sûreté du Québec (SQ).

Ainsi, de plus en plus de policiers « en début de carrière » quittent leurs fonctions après quelques années de service, même s’ils ne sont pas admissibles à la retraite, constate le président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec, François Lemay. « C’était exceptionnel avant », rappelle-t-il.

Le SPVM recense d’ailleurs entre 20 et 30 démissions par année de policiers qui ont à peine plus de 5 ans d’ancienneté, selon Yves Francœur. « Il y a une dizaine d’années, c’était exceptionnel », évoque-t-il également.

Plusieurs sources ont aussi fait état au Devoir de cas de policiers d’expérience qui ont pris leur retraite de façon prématurée, ou encore qui envisagent de le faire parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans le climat de travail actuel. « Il y a des gens qui vont dire : “Pour moi, c’est fini. Ça ne va pas dans la bonne direction” », explique André Gélinas le sergent-détective à la retraite du SPVM.

« Est-ce qu’il y a des gens qui avaient un plan de rester quelques années de plus et qui vont partir plus rapidement ? C’est sûr qu’on va en avoir », confirme d’ailleurs François Lemay.

Pendant ce temps, les policiers actuellement en fonction à Montréal doivent effectuer de nombreuses heures supplémentaires afin de compenser le manque de main-d’œuvre au sein du SPVM, qui a d’ailleurs été exacerbé récemment par les cas de COVID-19 recensés dans le corps de police. « Tout ça mis ensemble, effectivement, ça rend de plus en plus difficile de recruter et d’encourager des gens à venir travailler » comme policiers, estime M. Francœur.

La SQ assure pour sa part qu’elle continue d’être en mesure actuellement de recruter tous les policiers dont elle a besoin. Le corps de police, qui embauche environ 300 policiers par année, constate toutefois que le bassin de candidats disponibles est en diminution. « On pourrait avoir dans le temps plus de difficultés à recruter », entrevoit ainsi l’inspecteur-chef Patrice Cardinal.

« Il faut valoriser ce métier-là »

Afin de s’attaquer à la pénurie de main-d’œuvre, des actions s’imposent, selon les divers intervenants consultés. « Il faut valoriser ce métier-là », martèle ainsi l’ancien policier du SPVM Stéphane Wall, qui est aujourd’hui spécialiste en usage judicieux de la force. Selon lui, des « programmes de mentorat » pourraient par exemple être mis en place pour montrer aux jeunes « le côté positif de devenir policier pour aider leur société ».

Dans le cas de Montréal, la FPPM appuie le projet du SPVM de réduire le nombre de postes de quartier (PDQ) à Montréal. Plus d’officiers pourraient ainsi se retrouver sur la route, plutôt que dans des bâtiments. Autrement, une augmentation importante du personnel sera nécessaire « parce que pour nous, présentement, ça craque de partout », laisse tomber M. Francœur.

À la Ville, on indique toutefois qu’« aucune demande formelle » de réduction du nombre de PDQ n’a été déposée par le SPVM à ce jour.



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