Le regard de quatre soignants étrangers sur notre système de santé

En poste depuis novembre à l’Hôtel-Dieu de Lévis, Elsa Deleage retrouve le plaisir — et, surtout, le temps — de faire du « relationnel » avec les enfants dont elle prend soin dans l’aile de pédiatrie.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir En poste depuis novembre à l’Hôtel-Dieu de Lévis, Elsa Deleage retrouve le plaisir — et, surtout, le temps — de faire du « relationnel » avec les enfants dont elle prend soin dans l’aile de pédiatrie.

Le réseau de la santé québécois dépend de plus en plus de travailleurs venus d’ailleurs. L’an dernier, une nouvelle infirmière sur cinq et un nouveau médecin sur six venaient de l’immigration. Quels regards portent-ils sur notre système de santé, si durement frappé par la pandémie ? Portraits des hauts… et des bas.

Après dix ans au Québec, rien — ou presque — ne pourrait convaincre Aïssatou Sidibé de retourner travailler en France. Cette infirmière de 38 ans a « trouvé son X » en atterrissant à l’Institut de cardiologie de Montréal, en 2011.

« En France, il y a, en moyenne, une infirmière pour 15 patients », estime cette infirmière née à Paris. « Au Québec, c’est plutôt une infirmière pour 5 ou 6 personnes », remarque-t-elle.

« On privilégie la qualité des soins plutôt que la quantité. »

C’est aussi ce qui plaît à Elsa Deleage, une infirmière de 31 ans débarquée à l’Hôtel-Dieu de Lévis avec, dans ses bagages, sept années d’expérience. En poste depuis novembre, elle retrouve le plaisir — et, surtout, le temps — de faire du « relationnel » avec les enfants dont elle prend soin dans l’aile de pédiatrie.

« C’est ce qui me plaît dans mon métier », explique-t-elle. « À Marseille, je n’avais plus ça, puisqu’il n’y avait pas assez de personnel. Ici, j’ai même le temps de faire de l’enseignement aux parents. »

Il y a aussi plus de matériel dans les hôpitaux québécois que français, note l’infirmière. « En France, il fallait toujours aller quémander dans les autres services pour une pompe ou autre chose. C’est un peu moins pire ici. »

Papiers et TSO

Un choc de taille attendait les deux infirmières françaises à leur arrivée au Québec : le temps supplémentaire obligatoire, une spécialité de gestion québécoise loin d’être en vogue dans l’Hexagone.

« Je n’en avais jamais fait en France », se rappelle Aïssatou Sidibé. « C’est sûr que c’est venu me chercher, le jour où on m’a dit que je devais faire ça… »

« En France, c’est toujours sur la base du volontariat, sauf si personne ne se présente pour assurer les soins », précise sa collègue de Lévis. « Ils peuvent nous obliger à rester jusqu’à ce qu’ils trouvent un remplaçant. Jamais pendant huit heures d’affilée. »

Autre irritant non négligeable : la quantité de paperasses à remplir.

« J’ai l’impression qu’ils sont en retard par rapport à l’hôpital de La Timone où je travaillais à Marseille », indique Mme Deleage. « Tout se fait à l’écrit, sur papier. Ç’a été une grosse surprise. Au public, en France, ça fait bien cinq ans que tout est informatisé. »

Parfois incapable de déchiffrer l’écriture des collègues, souvent obligée de remplir les mêmes informations sur un, deux, trois formulaires, Elsa Deleage estime que l’informatisation ferait gagner « beaucoup de temps » aux infirmières. « C’est très fastidieux de tout faire par écrit. Ça devient répétitif. »

« Ce n’est pas très bon pour les forêts », opine en rigolant le Dr Firouz Abdollahi au bout du fil.

Listes d’attente

Même en Iran, le téléphone de ce pédiatre affichait parfois des numéros provenant du 514 et du 450.

« Des amis installés ici m’appelaient pour avoir mon avis pour leurs enfants », se rappelle le Dr Abdollahi, qui cumule une vingtaine d’années d’expérience dans un centre hospitalier de Téhéran.

En débarquant à Montréal en 2017, il a compris pourquoi ses amis prenaient ce raccourci. Le Québec partageait une similitude avec le système de santé public iranien : les listes d’attente.

« Il y a un système public et un système privé en Iran », explique-t-il. « Le premier est débordé, mais accessible aux plus démunis en échange d’une petite franchise. Le second est désengorgé, mais réservé à ceux qui en ont les moyens. »

Ce médecin de famille de 52 ans, qui travaille maintenant dans un CLSC de la métropole, observe la même faiblesse au Québec. « À Montréal, ça peut prendre quatre ans avant d’avoir un médecin de famille. Pour avoir des soins de deuxième ou de troisième ligne, c’est peut-être un peu plus compliqué. »

Cette attente a failli renvoyer AïssatouSidibé en France. Cette infirmière si heureuse quand elle soigne ses patients a déchanté lorsqu’elle a dû inverser les rôles et qu’elle s’est retrouvée dans la peau d’une malade en raison d’un fibrome utérin.

Sans médecin de famille ni possibilité de prise en charge avant plusieurs mois, elle a sérieusement songé à retourner en France pour se faire soigner — là où la loi oblige d’avoir un médecin de famille, précise-t-elle.

« Quand je suis tombée malade, je me suis dit que j’allais rentrer pour retrouver mon médecin et ma gynécologue », explique celle qui est aujourd’hui guérie — après des soins reçus au Québec.

« Je pense que c’est vraiment un système de santé qui donne un très bon service malgré ses irritants », évalue le Dr Abdollahi. Le réseau québécois est aussi plus généreux : les salaires n’ont aucune commune mesure avec ceux en vigueur en Iran ou même en France, « le pays d’Europe qui rémunère le moins ses infirmières », rappelle Elsa Deleage.

Pénurie de personnel

Mohamed El Boughanmi s’occupe des aînés québécois à titre de préposé aux bénéficiaires depuis trois ans — d’abord dans une résidence privée, puis dans un CHSLD de Lévis. Les résidences pour aînés sont rares dans sa Tunisie natale et sont surtout privées. Les personnes âgées demeurent habituellement avec leur famille : ce sont les proches, et non les préposés de l’État, qui les soignent et les accompagnent jusqu’à la mort. À son avis, le système public de prise en charge des plus âgés a du bon au Québec.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Mohamed El Boughanmi

« Les familles sont occupées, les enfants travaillent et n’ont pas vraiment le temps de s’occuper de leurs parents », observe M. El Boughanmi.

« Ici, les personnes âgées sont entre les mains des anges », image le préposé à propos de ses collègues et lui. « Ça permet aux jeunes de poursuivre leur vie. »

Il note que le manque de personnel en milieu de soins multiplie les heures supplémentaires. « C’est le moment où jamais d’en donner plus pour ne faire qu’un avec nos patients. Nous sommes obligés de remplacer les collègues infectés par la COVID », croit-il.

Elsa Deleage le voit d’un autre œil. Avec son quart de soir à l’hôpital, elle ne voit presque plus son mari et ses deux enfants, en semaine.

« C’est difficile de concilier le travail et la famille en France », dit-elle. « J’ai l’impression que c’est un peu la même chose, ici. »

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