Des millions pour transférer une part du dépistage au privé

Selon un récent portrait de la main-d’œuvre qui travaille dans les laboratoires de biologie médicale du MSSS, dressé en juin 2021, un scénario prévoit qu’il faudra un total de 1660 embauches au cours des cinq prochaines années afin de combler les départs de la profession.
Photo: Thomas Kienzle Agence France-Presse Selon un récent portrait de la main-d’œuvre qui travaille dans les laboratoires de biologie médicale du MSSS, dressé en juin 2021, un scénario prévoit qu’il faudra un total de 1660 embauches au cours des cinq prochaines années afin de combler les départs de la profession.

Dépassés par la vague Omicron, des cliniques de dépistage et des hôpitaux du Québec transfèrent à des laboratoires privés l’analyse de tests PCR. Des contrats totalisant plus de 40 millions de dollars ont été conclus avec le gouvernement au cours des derniers mois.

Pour faire face à l’augmentation du nombre de tests de dépistage et au manque de personnel, le CIUSSS de l’Estrie a signé le 17 décembre dernier un contrat de gré à gré de 3,7 millions avec le laboratoire EnvironeX-Eurofins « pour un maximum de 1000 analyses par jour ». Une entente qui « répond à un besoin à court terme », explique le CIUSSS, qui pourrait à nouveau faire appel à un fournisseur externe pour l’analyse des tests de dépistage de la COVID-19.

Le CIUSSS de l’Estrie n’est pas le premier à s’être tourné vers le privé pour garder la tête hors de l’eau.

En juin dernier, un appel d’offres de réalisation de tests PCR pour le compte de CIUSSS montréalais et des CISSS de l’Outaouais et de Laval a également été attribué à EnvironeX-Eurofins pour un total de 21 615 861 $, avec trois options de renouvellement de six mois chacune. La facture pourrait atteindre 86 463 446 $ dans les prochains mois.

« L’objectif de ce partenariat avec un laboratoire privé est de réduire la pression importante exercée actuellement sur les laboratoires du réseau de la santé et des services sociaux […] Il s’agit d’une mesure temporaire qui fera l’objet d’une réévaluation selon l’évolution de la pandémie », a tenu à préciser Robert Maranda, responsable des relations avec les médias du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Le MSSS a renvoyé Le Devoir à la loi d’accès à l’information, au sujet du coût d’un test PCR effectué dans les laboratoires privés. Ce dernier est considéré comme « confidentiel pour des raisons de concurrence et de gestion d’achats ».

Désengorger les laboratoires

En 2021, le CHUM a lui aussi fait affaire avec des laboratoires privés et a ainsi attribué 1,5 million de dollars en contrats de dépistage COVID. Optilab Montréal-CHUM, qui gère l’ensemble des laboratoires de la métropole qui lui sont assignés, a d’ailleurs dû faire appel aux services d’EnvironeX cette semaine.

« Différentes stratégies sont mises en place pour rééquilibrer le volume sans précédent d’échantillons à traiter […] Si nous favorisons d’abord l’entraide entre les laboratoires, lorsque le volume devient trop important pour qu’on puisse respecter les délais usuels d’obtention de résultats et que toutes les pistes de solution sont épuisées, l’envoi au privé est considéré », a expliqué au Devoir Andrée-Anne Toussaint, conseillère aux communications du CHUM.

L’hôpital du Sacré-Cœur et l’hôpital de Verdun ont ainsi chacun envoyé cette semaine un millier d’échantillons au privé pour soulager ponctuellement leur volume respectif. Une décision prise de concert par Optilab Montréal-CHUM et le MSSS.

Comment expliquer ce débordement actuel à Montréal, alors que de nouveaux critères encadrent le dépistage populationnel ?

« Pour l’hôpital de Verdun, il n’y a pas d’analyse populationnelle, mais le volume de tests à réaliser a augmenté dernièrement. Pour les autres centres de dépistage populationnel, les mesures [d’encadrement] sont entrées en vigueur mercredi [le 5 janvier], et certains centres de dépistage se sont relayés pendant 24 heures. Les répercussions de l’important volume de la dernière semaine ne peuvent pas se dissiper sur-le-champ », explique Mme Toussaint.

« Même au plus faible de la pandémie, on avait de la difficulté du côté des capacités de dépistage, rappelle Robert Maranda. Au moment d’accorder ces contrats, on était vraiment en débordement. On avait besoin de ces laboratoires-là. »

Ce dernier remarque qu’à lui seul, le dépistage chez les employés de la santé non vaccinés constitue un défi de taille. « Ils représentent 4 % des 325 000 travailleurs de la santé, et il faut les dépister trois fois par semaine. Ça fait beaucoup de monde, malgré les nouvelles restrictions ! » estime le responsable des relations avec les médias du ministère de la Santé. Il mentionne aussi une pénurie de tubes de prélèvement PCR dans le réseau public pour l’un des modèles de machine utilisés dans des laboratoires montréalais.

Pénurie de personnel

« Envoyer les tests au privé, c’est un plaster. Ce n’est pas une solution durable. Le gouvernement va devoir prouver qu’il veut maintenant un réseau public de qualité, qu’il ne s’en va pas vers une décentralisation vers le privé », lance d’entrée de jeu Nathalie Chalifoux, représentante nationale de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) pour le CHUM et les laboratoires médicaux associés.

L’APTS estime que la pénurie de personnel dans les laboratoires ne date pas d’hier, mais que le gouvernement tarde à le reconnaître.

« À l’hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal, on a un employé qui a fait des heures supplémentaires 10 soirs de suite. Dans la grappe CHUM, selon les chiffres des administrateurs, il manque en date du 17 décembre 135 technologues. C’est énorme ! C’est 10 % du personnel de laboratoire », explique Mme Chalifoux. « Avec du personnel supplémentaire, on pourrait faire des quarts de soir et de nuit et ainsi avoir une plus grande capacité de tests », note-t-elle.

Selon un récent portrait de la main-d’œuvre qui travaille dans les laboratoires de biologie médicale du MSSS, dressé en juin 2021, un scénario prévoit qu’il faudra un total de 1660 embauches au cours des cinq prochaines années afin de combler les départs de la profession.

Mme Chalifoux déplore également le manque de valorisation de la profession par le gouvernement pendant la pandémie. « Les employés de laboratoire n’ont pas de prime COVID ni de prime escalier. En deux ans, le gouvernement ne leur a pas donné d’incitatif pour qu’ils restent dans le réseau », indique-t-elle.

En entrevue avec Le Devoir, le ministère de la Santé reconnaît avoir beaucoup mis l’accent sur les infirmières et les préposés aux bénéficiaires. « Mais on est là maintenant. La priorisation des tests PCR va permettre de donner un peu d’air aux techniciens qui font des tests. Il y avait espoir de déléguer ces ressources dans le réseau. Mais ça ne sera peut-être pas possible non plus », indique Robert Maranda.

À voir en vidéo