Assaut du Capitole: quand les mascottes investissent le politique

Jacob Chansley alias Jake Angeli, alias le Shaman de QAnon, est devenu l’incarnation déguisée du mouvement qui a pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021.
Photo: Win McNamee/Getty Images/AFP Jacob Chansley alias Jake Angeli, alias le Shaman de QAnon, est devenu l’incarnation déguisée du mouvement qui a pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021.

Commémorons, alors imaginons. Imaginons qu’au 100e anniversaire de l’insurrection du Capitole, le 6 janvier 2121, Le Devoir diffusera une éphéméride sur cet événement-monument. La production ultramultimédia utilisera certainement des images, dont assurément celles du « QAnon Shaman » avec coiffure cornue, coiffe en fourrure, lance, drapeau et torse nu tatoué, hurlant dans un corridor du Capitole ou à la tribune du Sénat évacué. 

Jacob Chansley, alias Jake Angeli, alias le « chaman » du mouvement QAnon, est devenu l’incarnation déguisée du mouvement insurrectionnel et il le restera peut-être pour les siècles à venir.

Ce faux chaman est (ou, en tout cas, a été) une vraie mascotte qui complote, un « conspiritualiste » alliant la conviction qu’un groupe secret dirige le monde à l’espoir d’une grande rupture prochaine du « système ». Une mascotte, c’est un animal, un objet ou une personne considérés comme porte-bonheur ou fétiches d’une cause.

L’homme-bison a tellement bien joué activement ce rôle dans la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021 qu’il a été condamné à trois ans et demi de prison. Il a été déclaré sain d’esprit malgré une évaluation psychologique le décrivant comme souffrant de tendances schizophrènes, de troubles bipolaires, de dépression et d’anxiété. M. Chansley vient de faire appel de la décision avec l’aide de l’avocat qui a défendu l’adolescent apprenti milicien Kyle Rittenhouse, reconnu récemment non coupable du meurtre de deux manifestants antiracistes à Kenosha.

Ce n’est pas la seule mascotte politique ambulante à avoir marqué les derniers mois. Au Chili, les manifestations monstres qui ont abouti à un changement de Constitution comme à l’élection d’un nouveau président et d’un nouveau Parlement de gauche ont été menées en partie sous la gouverne joyeuse de Giovanna Grandon, mère de famille, conductrice d’autobus scolaire, déguisée en Pokémon géant.

Son costume de Pikachu (commandé par erreur sur Internet par son fils de sept ans) a accompagné en dansant des dizaines de marches de protestation pendant des mois. Une des bannières déclarait : « Si Pikachu tombe et continue à danser, comment ne pourrions-nous pas continuer à marcher ? »

Tia Pikachu (tante Pikachu) a été arrosée par les canons à eau de police et poivrée par les agents antiémeutes. Elle a élimé quatre exemplaires du survêtement jaune. Giovanna Grandon a finalement été élue comme déléguée indépendante (non affiliée) à la convention populaire constitutionnelle.

Cette mascotte engagée de l’autre bout des Amériques n’est pas sans rappeler l’implication de l’Anarchopanda dans les protestations du Printemps érable il y a une décennie. Le costume était revêtu par le professeur de philosophie Julien Villeneuve, partisan d’une « tactique symbolique » prodémocratie.

L’animal politique emblématique a en fait une longue histoire. L’association de l’âne au Parti démocrate des États-Unis remonte à 1828, quand un adversaire à l’élection présidentielle avait reproché à Andrew Jackson d’être têtu comme un âne. L’éléphant républicain a d’abord été utilisé dans la seconde moitié du XIXe siècle par le caricaturiste Thomas Nast, dessinateur politique qui a aussi donné forme aux images de Santa Claus et de l’oncle Sam.

Le ralliement par les signes

 

Il ne faut pas tout amalgamer non plus. La professeure d’histoire de l’art de l’Université de Montréal Ersy Contogouris, spécialiste de l’histoire de la caricature et de la satire, fait remarquer une différence fondamentale entre le chaman complotiste d’un côté et le Pokémon comme le panda gauchistes de l’autre.

« Au départ, il n’y a évidemment rien qui relie Pikachu à la cause ou le panda à l’anarchisme, à ce que je sache, dit-elle. Alors que le chaman a créé son costume et choisi des symboles liés à sa cause. Tout ce qui fait partie de son costume est évocateur. » Des politologues et des historiens ont déconstruit ses tatouages reliés à l’alt-right et sa fantasmagorie médiévale.

La professeure Contogouris souligne aussi la part de hasard et de nécessité dans ce genre de distinction symbolique. Au fond, il existait peut-être un foisonnement de signes ou de symboles susceptibles de concentrer la cause des manifestants du Chili et même de la concurrence, avec Spiderman. À force, un Pokémon l’a emporté dans la faveur populaire.

« On a vu ça avec la Révolution française au XVIIIe siècle, dit Mme Contogouris. Il y avait plusieurs symboles en compétition et c’est finalement Marianne qui a pris le dessus pour symboliser la République vers les années 1830. Dans le cas de Pikachu et du panda, je crois que l’incongruité a fait que ça a marché. C’est drôle, et l’humour aide dans ce genre de situation tendue. »

Le chaman, lui, est le résultat d’une sortie hypermédiatisée au fond quasi unique. Il avait bien fait des apparitions avant l’attaque du 6 janvier, mais c’est là qu’il a triomphé. Le « dude en chest » et son accoutrement surréel concordaient avec la fin du surréaliste règne de Trump, comme le résume l’analyste politique Rafael Jacob dans un article d’Urbania.

Les tensions idéologico-politiques ne fléchissent pas dans cette démocratie bien mal en point, et des mascottes se retrouvent encore et toujours mêlées aux guerres culturelles. En juillet dernier, à Killingly, dans le Connecticut, le conseil scolaire a décidé de rebaptiser Red Hawks la mascotte de l’équipe locale de football, appelée Redmen depuis 1939, puisque des Autochtones trouvent ce terme raciste.

Les élèves de l’école secondaire ont accepté le changement sans rechigner. Des parents ont au contraire profité d’élections locales en novembre pour reprendre le contrôle de la Ville et du conseil scolaire, et ont finalement voté à 5 contre 4 pour le retour de la mascotte Redmen. Peut-être que le « QAnon Shaman » n’a pas non plus lancé son dernier cri…

Manifestations du symbolique

Dans la Grèce antique, le sumbolon désigne un objet scindé en deux (un fragment de poterie, par exemple) partagé entre deux personnes comme signe de reconnaissance. C’est l’équivalent combinatoire d’une clé et d’une serrure. De même, l’historien Michel Pastoureau fait du symbole un signe qui renvoie à « une idée, un concept, une notion », le concentré d’une croyance, d’une époque, le fragment d’un imaginaire collectif. Le drapeau national est un symbole. Les sciences sociales ont évidemment théorisé l’importance de ces signes en politique active. Max Weber en fait, avec la puissance publique et la propagande, un des trois piliers du pouvoir pour manifester et conserver son emprise sur les gouvernés. Dans un article sur les politiques symboliques, l’historien français Grégory Aupiais les ramène à deux grands modes de fonctionnement : le premier relève du rituel, avec les cérémonies publiques notamment, celle du discours du Trône par exemple ; le second mode « regroupe toutes les manifestations qui se rattachent à l’emblématique, dont les signes sont comme autant de caractères identitaires ». Ces signes de reconnaissance des partisans peuvent s’avérer difficiles à isoler pour les non-initiés. Les groupes d’extrême droite, souvent racistes, utilisent maintenant des symboles plus ou moins cryptés, comme l’a montré l’attaque du 6 janvier contre le Capitole : le drapeau confédéré, bien sûr ; les étendards de milices (Oath Keepers, Three Percenters) ; le fanion jaune « Dont Tread on Me » datant de la Révolution américaine ; des slogans et des abréviations (« Trust the Plan », WWG1WGA, RaHoWa, 88), la lettre Q, pour QAnon, évidemment ; puis Pepe the Frog, devenue mascotte des trolls ultranationalistes et suprémacistes blancs à son corps vert défendant…


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