Rêver de la vie en 2022, hors de la rue

Roger Gobeil et Kristen Kifindi, deux Montréalais qui ont pu connaître à nouveau la chaleur d’un logis bien à eux, avec l’aide d’un programme de relogement de Mission Bon Accueil
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Roger Gobeil et Kristen Kifindi, deux Montréalais qui ont pu connaître à nouveau la chaleur d’un logis bien à eux, avec l’aide d’un programme de relogement de Mission Bon Accueil

Après s’être retrouvés sans toit en 2021, deux Montréalais ont pu connaître à nouveau la chaleur d’un logis bien à eux, avec l’aide d’un programme de relogement de Mission Bon Accueil. Sortir de la rue leur a permis de rêver d’une nouvelle année remplie de promesses. Bouffée d’espoir pour 2022, au cœur de la métropole.

Kristen Kifindi a 30 ans. Elle s’est retrouvée à la rue quand son ex-fiancé l’a mise à la porte au printemps, a-t-elle confié lors d’une rencontre dans les locaux de Mission Bon Accueil, un organisme qui aide les Montréalais en situation de précarité ou d’itinérance.

Elle n’a pas réussi à se loger, essuyant refus après refus de la part de propriétaires.

Elle explique que bien qu’elle ait de l’argent pour payer son loyer, elle n’avait pas de référence d’un ancien propriétaire à leur offrir — elle habitait avec son copain depuis plusieurs années et leur logement était à son nom. Elle n’avait pas non plus de carte de crédit, ce qui l’aurait aidée à se bâtir un dossier montrant qu’elle remplit ses obligations financières.

« Je me suis ramassée à la rue », a raconté la menue jeune femme, habillée avec soin, le visage encadré de petites tresses noires et violettes.

La vie est devenue pour elle une succession de refuges ou de lits de fortune prêtés par des amis. Parfois, « je marchais toute la nuit dehors pour passer le temps ».

2021 est l’année où elle a « dû demander de l’aide ».

« Mon ego en a pris un coup. Je pleurais tout le temps. J’avais peur. Je ne veux jamais plus sentir ça. »

Après avoir habité trois mois dans un refuge un peu plus permanent pour itinérants, au pavillon Le Royer de l’ancien hôpital Hôtel-Dieu de Montréal, elle a pu, avec l’aide du programme Bienvenue de Mission Bon Accueil, louer un petit logement. Loin du centre-ville, mais « vraiment mignon », dit-elle.

L’initiative Bienvenue est un projet pilote lancé en 2021 et conçu pour aider les personnes en situation d’itinérance à se trouver un chez-soi permanent.

« La Mission m’a sauvé la vie »

Roger Gobeil s’est aussi retrouvé sans logis en 2021.

L’homme de 63 ans a relaté s’être fait évincer en avril de son logement social, après avoir mis sur pied une association de locataires pour aider les autres.

« Je suis un gars fier et là, j’étais brûlé. Dans une grande détresse sociale. »

Avec son sac à dos pour seul bagage, il a abouti dans la rue. Il dormait la nuit chez des amis et passait ses journées à la place Émilie-Gamelin, en plein centre-ville. Parce que beaucoup d’organismes communautaires « qui ont les autres à cœur » s’y trouvent, explique-t-il.

Un jour, il était assis à une table de pique-nique dans ce parc lorsqu’il a été approché par deux jeunes : « Je croyais qu’il s’agissait de témoins de Jéhovah ! » s’est exclamé l’homme à la voix radiophonique.

Je suis un gars fier et là, j’étais brûlé. Dans une grande détresse sociale.

 

Mais ceux-ci se sont mis à parler de Mission Bon Accueil et d’un projet de relogement. M. Gobeil s’est laissé convaincre par leur « sincérité et leur détermination ». Et il les a laissés l’aider. « La Mission m’a sauvé la vie », laisse-t-il tomber, la gorge nouée.

Autrefois très actif et avec un bon emploi, des problèmes de santé se sont acharnés sur M. Gobeil, qui ne peut plus travailler depuis des années. Il a aussi perdu son permis de conduire, qui était nécessaire à son gagne-pain, car il a développé une forme d’épilepsie. « Une période très difficile », relate-t-il en détournant les yeux, derrière ses élégantes lunettes.

Comme il souffre d’emphysème sévère et qu’il se déplace avec difficulté — « chaque pas est compté », dit-il — sillonner la ville pour chercher un nouveau logement était une montagne insurmontable. Les intervenants de la Mission l’ont aidé à visiter des appartements et il a signé le bail d’un petit studio, tout près de ce parc qu’il aime tant.

M. Gobeil montre avec enthousiasme sur son téléphone cellulaire des photos de son petit logis « propre, sécuritaire et proche de tout ».

« Maintenant, je suis un homme comblé. »

Bienvenue chez vous

 

Les logements du programme Bienvenue appartiennent à des propriétaires privés et ne sont pas gratuits : leurs nouveaux locataires les paient de leurs propres moyens, mais reçoivent aussi un coup de pouce qui a pris la forme d’un supplément de loyer à court terme, de meubles et d’une première commande d’épicerie. Les bénéficiaires ont aussi le soutien d’un travailleur en intervention.

Le parcours de Mme Kifindi montre bien les différents paliers d’aide : le refuge d’urgence temporaire, le centre d’hébergement de l’Hôtel-Dieu et ensuite le logement permanent.

Cela permet de briser le cycle de l’itinérance, fait valoir Samuel Watts, le président-directeur général de Mission Bon Accueil.

Si l’aide d’urgence est toujours nécessaire — « cela sauve des vies » —, il faut trouver des solutions à long terme pour que les personnes sans abri aient une réelle porte de sortie et puissent accéder à un logement, insiste-t-il.

Mission Bon Accueil offre plusieurs services : des repas, un marché permettant à des Montréalais à faible revenu de faire une épicerie santé, du soutien scolaire et de l’aide juridique pour les familles qui luttent contre la pauvreté, des cours de langue, et bien sûr différents endroits pour loger ceux dans le besoin, du refuge d’urgence aux programmes de relogement.

Finie l’angoisse constante d’être dans la rue et de chercher un endroit où passer la nuit : avoir un appartement a tout changé pour Kristen Kifindi. « C’est comme si un gros poids s’était enlevé de mes épaules. »

Maintenant, la jeune femme aux yeux rieurs se sent bien. Alors qu’il y a à peine quelques mois elle avait l’impression de n’aller nulle part et d’être incapable de faire des plans, maintenant, les mots jaillissent rapidement de sa bouche, dont ceux-ci : visualiser, planifier et futur. Elle continue de faire son budget de façon serrée — une condition du programme d’aide —, va obtenir son DEP en administration, a un emploi et parle de cesser de fumer et d’obtenir son permis de conduire.

C’est comme si un gros poids s’était enlevé de mes épaules

 

« 2022, ça va être sur la coche ! » s’exclame-t-elle spontanément. « Je n’irai peut-être pas au resto, mais je vais dormir au chaud. »

Ses souhaits de nouvelle année se tournent immédiatement vers les autres. Elle rêve de paix, de bonté et de compréhension des autres.

 

Pourquoi ? Il n’y a pas eu beaucoup de positif en 2021, dit-elle, soulignant le trop grand nombre d’homicides et de féminicides.

Sans hésitation, Roger Gobeil nous souhaite une planète plus verte et plus en santé, lui qui a la sienne amochée. Il parle aussi de l’importance de l’amitié.

Se sentant en sécurité et entouré de ceux qui l’ont aidé, il croit que l’année 2022 sera plus douce : « Aujourd’hui, je vois les choses plus positivement. Je vois l’amour plutôt que la haine et la rancune. »

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