Un couvre-feu aux effets incertains

Le retour à la case couvre-feu signifie-t-il que la mesure est efficace?
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le retour à la case couvre-feu signifie-t-il que la mesure est efficace?

Malgré l’expérience québécoise du couvre-feu de l’hiver dernier, il est toujours difficile d’affirmer que cette règle liberticide infléchit la courbe des contaminations.

Le retour à la case couvre-feu signifie-t-il que la mesure est efficace ? « Une évidence solide, à ma connaissance, il n’y en a pas », indique Hélène Carabin, professeure d’épidémiologie des maladies infectieuses à l’Université de Montréal. Son effet sur la santé publique demeure incertain, surtout en raison du nombre de mesures en place.

« On n’est pas dans une situation où l’on peut tester ça dans une étude randomisée, explique la spécialiste. C’est impossible de comparer deux villes ou villages qui fonctionnent avec les mêmes règles, à l’exception d’un couvre-feu. Quand on a un couvre-feu, on a aussi d’autres mesures en même temps. Alors, isoler l’effet des différents facteurs des mesures de santé publique, c’est très difficile. »

Ensuite, chaque restriction peut s’additionner dans un « indice de sévérité », un indicateur mis au point par l’Université d’Oxford pour évaluer l’intensité de la rigueur des autorités sanitaires. « Plus cet indice est élevé, plus on tend à voir le taux de transmission diminuer. Donc, plus il y a des mesures de santé publique, plus le nombre de nouveaux cas va tendre à diminuer. C’est assez clair, cette association. »

C’est l’argument qu’a utilisé le premier ministre, François Legault, pour défendre sa décision. « On a des indications que c’est utile. Et actuellement, la situation est tellement grave qu’on ne peut pas se permettre de ne pas mettre dans notre coffre à outils tout ce qu’on peut ajouter », a-t-il plaidé en conférence de presse.

Des études contradictoires

 

Plusieurs études internationales, de France et de Jordanie notamment, stipulent que le couvre-feu freine les contacts et, de ce fait, les contaminations.

Une compilation d’études publiée dans la revue scientifique Nature Human Behavior a comparé l’efficacité de 6000 mesures sanitaires instaurées dans 79 pays. Cette analyse hisse le couvre-feu au cinquième rang des moyens les plus efficaces pour abaisser le taux de transmission, après l’interdiction des rassemblements, la fermeture des écoles, la fermeture des frontières et l’accès du public aux équipements de protection.

A contrario, une étude réalisée par deux chercheurs québécois au printemps dernier arrive à la conclusion que l’« effet couvre-feu » sur la baisse des cas « semble douteux ». La courbe d’infections diminue bel et bien après l’instauration de la mesure, mais « le couvre-feu ne semble pas avoir causé une accélération dans la tendance à la baisse des cas, ce qui représente un signe de son inefficacité ».

Selon les données fournies par le gouvernement, « on voit que les contacts sociaux à la maison étaient vraiment stables », explique l’un des auteurs de l’étude, Julien Simard, chercheur postdoctoral en travail social. « L’extrême majorité des éclosions (93 %) avaient lieu dans des milieux institutionnels, comme les écoles, au travail, dans les garderies. Le couvre-feu est comme un coup d’épée dans l’eau. Ça vient agir où il n’y a pas vraiment d’éclosions. »

« Quand on évalue en général l’efficacité d’une mesure, ou d’un médicament, on compare aussi l’acceptabilité des effets secondaires, poursuit sa collègue Emma Jean, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal. Ce qu’on soupçonnait, nous, à l’époque, c’est qu’il y a des retombées disproportionnées sur des personnes marginalisées. Ces mesures de restriction ont un effet sur la santé mentale, sur la violence conjugale. C’est difficile à chiffrer, mais c’est ce que les intervenantes sur le terrain disent. Ça aussi, ce sont des conséquences qu’on doit prendre en compte. »

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